Médiathèque baha'ie

Dieu en direct
Lucrèce Reynaud

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Sommaire

I. LE POLE DES PROPHETIES
II. CAP SUR DIEU

La première partie, basée sur une libre recherche des origines du sujet, présente des déductions et gloses non spécifiquement baha'ies.
Si le thème est irrationnel, c'est qu'on ne peut pas plus nier que rationaliser les prophéties.
Pourtant, en transposant la prophétie en postulat, ses données peuvent être raisonnées.

La deuxième partie est entièrement basée sur les livres baha'is et respecte strictement leur substance. L'irrationnel dont le fait baha'i est issu, se transmue par cette substance en une concrétisation où la raison est évidente.


INTRODUCTION

Paris, pour la première fois de son histoire, fut, en août 1976, le lieu de rencontre de plusieurs milliers de Baha'is, venus du monde entier assister au palais des congrès à une "Conférence internationale Baha'ie".


L'association cultuelle dénommée "Assemblée Spirituelle Nationale des Baha'is de France" qui était l'hôte de ces congressistes, avait préalablement envoyé aux personnalités dirigeantes du Gouvernement, du Parlement et des grandes administrations publiques, une documentation sur l'origine, les mobiles et l'évolution de la communauté mondiale baha'ie encore peu connue en France.

Le congrès se tint du 4 au 6 Août. Le mot BAHA'I apposé en gros caractères au fronton du palais des congrès et imprimé sur de nombreux panneaux répartis dans Paris, intrigua les passants par son étrangeté.

D'où provenaient ces gens, que signifiait leur sigle, quelle était leur motivation ?

Le bureau de presse baha'i étant offert aux journalistes, la presse française eut loisir de se renseigner.

Puis, la Radio, le Journal télévisé de la chaîne TF1, des journaux dont, notamment, "Le Monde", "Le Figaro", "La Croix", "France-Soir", des quotidiens et périodiques, consacrèrent à cet évènement d'actualité parisienne une large et bonne information analytique.

Il s'en dégagea qu'il s'agissait d'une Foi nouvelle, née au Moyen-Orient au dix-neuvième siècle, qui n'étant sectionnée d'aucune religion n'était pas une secte, et dont le fondateur, Baha'u'llah, avait "révélé "un enseignement destiné à unifier l'humanité et à instaurer la paix totale sur la planète.

Ces Baha'is réunis à Paris, dans le cadre d'une série d'autres grandes conférences planifiées sur plusieurs continents, provenaient de l'Inde, de la Polynésie, des deux Amériques, d'Afrique, d'Iran et de plusieurs pays Européens.

Le nom "Baha'i" - le i marquant l'appartenance - désignait leur qualité d'adeptes de Baha'u'llah. Le terme "Foi Baha'ie "était la dénomination de leur foi.

Les Baha'is avaient pour but l'établissement d'une nouvelle civilisation mondiale basée sur la concorde entre races et peuples dans l'unité du genre humain.

Selon leurs statistiques (1976), leur champ d'action couvrait déjà trois cent trente pays et territoires en lesquels leur foi était implantée.

Dans une étude publiée par l'université du Massachusetts la Foi Baha'ie était donnée comme la religion dont la croissance est la plus rapide dans le monde.

Les Baha'is, outre la grande paix planétaire, visaient à susciter à long terme une civilisation de transcendance spirituelle.

Malgré l'implicite respect dont était imprégnée cette information, ces Baha'is n'en parurent pas moins, en filigrane, sujets à l'utopie car leur enjeu semblait si beau que t'en était beaucoup trop beau.

Aussi, l'actualité française après avoir donné courtoisement son dû à ce congrès, le mit-elle aux archives sitôt qu'il eut pris fin.

Mais ce qui ne fut là. qu'une occasionnelle information journalistique, hâtive et circonscrite, faite à partir de reportages, interviews et dossiers schématiques, cette information serait pourtant en soi assez extraordinaire pour mériter d'être creusée en profondeur.

Car le fait Baha'i s'impose, actuel, indéniable, même si son enjeu parait trop beau.

Or si cet enjeu, à l'examen profond, s'avérait à la fois incroyable et fondé, inouï mais fiable, réaliste et réalisable, cet enjeu serait-il trop beau ?

Le présent livre vous propose cette recherche en profondeur.

NOTA
(1)

Tous les personnages qui vont dorénavant entrer dans ce récit ont réellement existé. Toute ressemblance avec des personnages imaginaires serait pure coïncidence.

Pour leurs supporters comme pour leurs détracteurs, leur historicité demeure indiscutable.

Ce qui fut discutable, discuté et même fortement disputé, ce furent les mobiles qui dictèrent leurs faits et gestes, leurs paroles et leurs écrits.

Or, ces personnages ayant été vénérés par les uns autant qu'exécrés par les autres, les documents dont disposent les historiens reflètent cette contradiction. Si les faits et gestes relatés sont bien identiques de part et d'autre, ils sont exprimés subjectivement et leurs motivations sont ou blanches ou noires, mais pas en demi-teinte.

Pour l'historien impartial - si ces données contradictoires qui remontent au 19e siècle sont pour lui deux écheveaux distinctifs mais inextricablement entremêlés - le temps qui jamais ne s'arrête, lui apporte désormais son aide, joue le rôle de collaborateur archiviste.

Car, en effet, plus ce temps s'écoule vers l'avenir et plus il clarifie, apure, rend évident ce qui peut l'être dégage peu à peu une vue d'ensemble, permet une appréciation objective, et rétrospectivement contrôlable par les événements actuels.


AVANT-PROPOS

Bien sûr, nous n'aimons pas mourir.

Notre vocation innée à quelque chose d'essentiel et d'immortel crée en nous le refus de mourir.

Depuis le commencement de l'humanité les hommes ont toujours cherché à s'ouvrir une voie vers cet Ailleurs mystérieux qui dépasserait notre courte existence physique.

Pour les incroyants comme pour les croyants, cet intuitif refus est le même.
Les incroyants se confortent en professant le néant final. Et les croyants pensent que leur Dieu est le dispensateur du passeport.

Dieu! Que ce mot est bref et que ce nom est infini !
Mais ne le prenons-nous pas pour une sorte de sigle analogue à ceux des assurances sur la vie?

Le sigle Dieu ayant le monopole d'assurer la vie éternelle lorsque nous nous engageons à respecter certaines conditions, et les compagnies d'assurances étant alors les grandes religions, les conditions du contrat se trouvent dans leurs livres sacrés matérialisant le pacte entre Dieu et le mortel, tandis que les rites, liturgies, sacrements et observances diverses en représentent les primes.

Certaines de ces compagnies sont en concurrence. D'autres sont en pool. L'objectif à atteindre est le même, mais les conditions sont variables selon l'époque et le standing de l'humanité.

Il est de bons et de mauvais assurés. Les bons satisfont aux obligations du contrat, les mauvais créent des difficultés. Le contrat est alors résilié par l'une ou l'autre des parties.

Mais, bien sûr, nous n'aimons pas mourir. Et la vie suit son cours, et la spirale est ascendante, et la vie éternelle il faut "se la gagner".

La spirale est ascendante. D'étape en étape l'homme s'élève vers la prise de conscience totale des facultés spirituelles inhérentes au genre humain.

Dieu! Ce mot si bref, comme il nous est encore inintelligible malgré les étapes parcourues pour le comprendre !

Principe, Verbe, Esprit d'Amour ? Essence, Etre-Créateur ?
Puissance-Acte-Effet ? Le Plasmateur de l'univers ?
Le Sculpteur de la proto matière, le Seigneur des métagalaxies ?
Le Maître des anti-univers, l'Horloger des temps parallèles ?
L'Ami secret aidant chacun de nous à dominer le Négateur ?
Notre Père ?

Eh oui, notre Père, puisque Principe de l'univers créé, et nous ses enfants puisque ses créatures.
Mais nous sur Terre, nous les enfants, avons besoin d'être éduqués. Famille tumultueuse et fratricide, enfants qui voulons tout avoir mais ne rien demander, tout savoir mais ne rien apprendre, et qui n'aimons pas remercier.

Alors le Père, plus encore que les pères humains, patiemment donne de la voix presque de millénaire en millénaire et renvoie chacun de nous à l'école de l'art de vivre, à l'école de la Vie Eternelle.

Donné de la voix ? Parlé ? Dieu nous aurait parlé, à nous qui avons l'oreille si dure ?
Pourtant, si l'on en croit les antiques traditions religieuses, Dieu parlait en direct !

Dieu, l'inconnaissable Essence que nous nommons Dieu, l'homme moderne ne pourrait-il la concevoir extériorisée en Point primordial de volonté première ?

A partir de ce Point, on pourrait entrevoir un suprême centre émetteur de Volonté, émettant le verbe "sois" à des centres relais, eux-mêmes animés par l'Esprit - pour nous insondable - De Dieu.

Et nous sur Terre, nous auditeurs modernes, concevrions alors que, lorsque l'homme se croit à l'écoute directe, il ne peut l'être que par retransmission de postes réceptifs humains, qui, devenant Porte-parole, expriment en langage humain ce qui est destiné aux hommes.

Et si nous concevions enfin que, sous la toute-puissance du Verbe créateur, chaque ordonnance émise par ces Porte-parole à pouvoir actif, en cas, oui, Dieu par eux, pour nous parler en direct.

En fait, quasi d'un millénaire à l'autre et selon les capacités de telle époque ou de tel lieu, une école de l'art de vivre enseigna les enfants du Père.

Pas sans mal pour les enseignants ! Avant d'être investis du pouvoir prophétique, ils étaient connus par leurs compatriotes comme faisant partie d'entre eux. Dès lors qu'ils proclamaient soudain leur mission, ils devenaient des incrédibles à refuser. Seuls contre tous pour imposer des vérités nouvelles, ils devaient affronter les autorités au pouvoir, endurer leur vindicte et se heurter à la pire des surdités: celle qui ne veut pas entendre.

Ce sont eux, pourtant, qui d'étape en étape, de classe en classe, ont fait progresser l'homme en la connaissance de Dieu.

Les 19e et 20e siècles ont été ceux de la grande découverte des civilisations protohistoriques et de leurs religions, les unes et les autres étroitement imbriquées.

On a retrouvé des villes prestigieuses, leurs palais, leurs sanctuaires, des tombeaux, des cavernes et grottes. On a relevé des signes, des dessins et textes, gravés sur des monuments, cylindres, tablettes et rochers.
On a pu déchiffrer des pictographies et les écritures cunéiformes.

Et l'on a pu ainsi inventorier, analyser, dater, traduire, interpréter, comprendre et publier un ensemble de faits historiques, du plus ancien paléolithique à la classique antiquité. Faits scientifiquement démontrés et dont l'on n'avait eu que d'infimes notions issues de récits légendaires ou de traditions déformées, surnageant comme blanche écume sur un abîme d'obscurité.

Il y eut les religions ou doctrines de l'Egypte, de Sumer, de l'Assyro Babylonie, de l'Iran et de l'Inde, de la Chine et du Japon antiques, il y eut celles du continent européen: scandinaves, celtes, germaniques, égéennes, romanes etc. Il y eut ces formes religieuses évolutives connues par les seules traditions orales d'Océanie, d'Amérique précolombienne, d'Afrique Noire.

Grâce à cela, on peut considérer dans un ensemble les religions antiques. Les voir naître, croître, se modifier, se ramifier, parfois même s'interférer, et chacune avoir sa propre vitesse de croisière comme réglée par un suprême armateur qui en aurait échelonné les lancements et différencié les trajets.

Certaines s'usèrent, déclinèrent, s'éteignirent. Certaines sombrèrent en catastrophe dans le naufrage de leur civilisation, D'autres s'obscurcirent et se dénaturèrent mais furent soudain renouvelées par le surgissement d'un enseignement neuf.

A l'école de l'art de vivre, les religions monothéistes furent les plus civilisatrices des universités.

Au point de vue de l'assurance sur la vie, le sigle Dieu monopolise celle de la vie éternelle.


PREMIERE PARTIE: LE PÔLE DES PROPHETIES

Chapitre 1. LE SIÈCLE OUVRANT

Qu'il est dense le vingtième siècle en ses quatre quarts eux-mêmes si compacts.

Il s'avère être le fermoir d'une longue chaîne de siècles, l'arbre planté aux ruptures des eaux, la clé architecturale entre le passé et l'avenir. Jamais siècle ne fut potentiellement si doté.

Toutes les branches de la science lui présentent des fruits jusque-là inconnus. Des technologies sans cesse affinées transforment ses vieilles normes.

Découvreur de la science fondamentale, il oscille entre ses pouvoirs.

Il est siècle de parturition dans le chaos et la souffrance. Il est le siècle ouvrant. Le siècle rendant manifeste une transposition de l'humanité.

Dès le premier quart, Einstein par son équation fondamentale tend aux scientifiques la clé leur ouvrant l'univers. Cela permettra la lancée de la grande exploration cosmonautique, dont les conséquences futures sont d'une portée infinie.

La première guerre mondiale de l'histoire, teignant de la même sanglante pourpre un fratricide international, suscite en l'homme à l'heure de la paix la notion neuve d'une société des nations.

Mais un génocide raciste des Turcs perpétré sur les Arméniens est hélas insuffisant pour faire prendre conscience à l'opinion publique de l'abomination insensée qu'est le racisme.

Au deuxième quart, la guerre civile en Espagne suscite un afflux international de coeurs d'hommes libres, venant spontanément offrir leur vie à la cause de la liberté. Il est malheureusement trop tôt et ces fraternelles prémisses n'auront été qu'un germe d'avenir.

La seconde guerre mondiale laboure en grande profondeur. Hitler a déchaîné les molosses du Mal, commet son génocide atroce et veut vassaliser sous le sceptre germain la liberté du monde. La réaction est incommensurable. Elle suscite et exemplifie la fraternelle efficacité des alliances dont l'unité s'avère indispensable pour le vaincre.

La guerre terminée, l'hécatombe approximativement estimée, il résulte de tant d'horreur une Organisation des Nations Unies qui va tenter d'être efficace et multiplie des institutions mondialisantes.

De l'holocauste en Germanie naît l'Etat d'Israël.

D'Hiroshima se grave en les esprits l'exemple affreux de l'arme nucléaire et les atomiciens vont rechercher pour cette force nouvelle née des effets qu'il faudrait pacifiques.

En Europe s'amorce un premier embryon communautaire.

Fils de Chine, Mao Tse Tung se fait le résurrecteur de son pays. De huit cent millions de ses frères, par lui libérés du passé, spirituellement ranimés et socialement motivés, naît un peuple virginalement neuf, un peuple issu du siècle ouvrant.

Partout une technologie industrielle se développe à partir des découvertes de la science fondamentale et va pratiquement transformer le mode de vie des humains.

Bientôt même, la religion stratifiée va vouloir rajeunir.

Au troisième quart, par le supersonique, le nucléaire et la cybernétique, les hommes sont grisés. Leur expansion industrielle, leur croissance matérielle et leur pouvoir d'achat,les absorbent à un tel point que pour calmer de loin une démographie envahissante ils en laissent le soin aux famines équilibrantes et que pour supprimer des guerres en orient sans cesse résurgentes ils s'enrichissent en les armant.

Tandis que l'envoyé qui danse sur la Lune, est chargé d'y placer en souvenir, pour d'éventuels extra-terrestres, un noble mémento scientifique.

Ce quart n'est pas fini lorsque survient partout La Crise. Donnant au jour le jour leur ration de soucis aux chefs d'Etats comme aux chefs de partis, chacun d'eux soucieux de conserver sa barre au milieu des écueils que sont ces paradoxes: guerres, revendications, conflits, protestations, révoltes, dialogues de sourds et épreuves de force; la vente des plus efficace armes de guerre et le pieux haro sur qui s'en sert; la mondialisation de la violence, Goliath et David en face à face; la jeunesse des pays riches qui peut s'offrir le mal de vivre et celle des pays pauvres qui seulement voudrait pouvoir survivre; les aléas du culte de la personnalité, la karaté du Travail et du Capital, les monnaies qui comptent leurs scores, les électeurs et leur pouvoir d'achat à maintenir malgré l'emploi qui se dérobe; les plus désespérés qui s'obstinent à procréer; la dégradation de la mère nature et le gaspillage de ses richesses ; le chassé-croisé des eldorados hégémonistes dont l'esclave Energie se révélant soudain maîtresse prouve aux eldoradiens que sans elle ils ne seraient rien.

Tout cela sous le chapiteau de la dissuasion persuasive qui menace l'humanité. Dans un monde qui se rétrécit, dans un cosmos qui s'agrandit, parmi les idéologies qui s'étiolent et les palabres qui ronronnent. Alors que le temps brasse et passe, ce temps qui nous brasse et qui court.

Toujours en ce troisième quart alors que dans le monde des démocraties césariennes, bien rodées à régler les affaires courantes par solutions traditionnelles, les gouvernements des Etats et des partis virent avec surprise surgir des phénomènes neufs venant surcharger leurs ordres du jour et s'efforcèrent de les minimiser dans l'empirisme de traitements à courte vue, il y avait à Paris, en 1967, quelques hommes apolitiques et lucides qui décidèrent de convier d'autres penseurs européens à une réflexion collective sur les paradoxes de la vie des hommes du vingtième siècle.

Cette concertation eut lieu à Rome au printemps de 1968 et, sous l'impulsion donnée par M. Aurélio Peccei, il fut décidé de créer un organe permanent d'étude et de diffusion des dilemmes de l'humanité en vision globale.

Ainsi naquit le Club de Rome, du nom de la ville où il fut conçu, puis constitué à Genève sous la juridiction du code civil suisse. Association privée à buts non lucratifs et de vocation au service de l'humanité.

Ni national ni politique, ni d'engagement idéologique, composé au départ de soixante membres, il limita son maximum à cent membres mais tous de grande valeur pensante et agissante, hautement qualifiés en différentes disciplines et pleinement conscients de la nécessité de leur initiative.

Aussitôt créé, le Club de Rome se mit à l'oeuvre.

Son comité exécutif ayant vainement tenté par une démarche internationale auprès de hautes personnalités scientifiques, politiques et industrielles, de leur faire prendre conscience d'une Problématique mondiale, et donc d'une urgente nécessité de mondialiser les grands problèmes afin de les pouvoir résoudre, décida d'investir la forteresse de leur surdité par un autre moyen de percussion.

Il fallait avant tout, puisqu'il n'en existait point déjà, entreprendre une recherche fondamentale sur les règles de la vie humaine et de la vie de la Terre en leurs systèmes globaux et interdépendances, ainsi que l'interaction des grands problèmes auxquels se confronte le vingtième siècle.

Le Massachussets Institute of Technology (MIT) fit la recherche et le rapport destinés au Club de Rome.

Ce rapport, faisant apparaître la notion d'une inévitable limite à l'expansion, fut intitulé "The Limits to growths" et publié en livre en 1972, puis en français sous le titre "Halte à la croissance".

Bien qu'il se soit agi techniquement d'une recherche débutante et limitée dont les conclusions de mise en garde alarmaient, le succès de ce document en fit bientôt un best-seller en vingt traductions différentes. Par ce livre des limites, nouveau cheval de Troie introduit chez ceux dont la superbe avait repoussé la première démarche du Club de Rome, et acheté à plus d'un million et demi d'exemplaires par le grand public, voici que la civilisation de consommation si fière de sa vertigineuse croissance quasi sacralisée recevait un tel stop que les réactions furent immédiates, la réflexion ouverte et les débats nombreux.

Les années 1972 à 1974 furent des années de réaction en chaîne sous ce choc. Aux Etats-Unis, Canada, Japon et en Europe, les grandes institutions, confédérations, groupements syndicaux et symposium divers se réunirent pour conférer sur la croissance et ses limites. L'O.N.U., 1'U.N.E.S.C.O., le Parlement européen, le Conseil de l'Europe, la Banque mondiale, des ministres aux plus hautes instances, des prix Nobel, en étudièrent les conséquences.

En sorte que partout, émulation, compétition et réflexion faisaient progresser la notion du problème mondial. Notion qui n'était encore qu'une notion !

Mais sous ce même choc et dans ces mêmes années, des fondations et instituts, au Japon, aux deux Amériques et en Europe, permirent matériellement à des chercheurs qualifiés de consacrer leurs disciplines et techniques à cette recherche d'une vision globale des problèmes de l'humanité.

En Octobre 1973, le Club de Rome réunit ces chercheurs en un symposium tenu à Tokyo, dont le thème était celui même de cette recherche et l'objectif une confrontation internationale des travaux.

Le rapport sur les études projets et réalisations examinés durant cette confrontation, fut publié sous le titre: "Le Rapport de Tokyo sur l'homme et la Croissance", en 1974.

Deux membres du Club de Rome, MM. Mésarovic et Pestel, scientifiques dont les travaux Lurent analysés dans ce rapport de Tokyo, rédigèrent ensuite un livre destiné à l'attention générale du public: "Mankind at the Turning Point", "Stratégie pour Demain".

Avant, l'insouciant ou l'angoissé vivait au jour le jour dans un sentiment de fatalité. Depuis, celui qui lit ce livre reçoit scientifiquement, par les faits exposés, comme par les tableaux, les graphiques et chiffres, la démonstration que sa vie et la vie de l'humanité sont sur une pente fatale mais qu'il ne tient qu'à lui et à l'humanité de se servir de la raison pour transformer un monde fou en monde sage, s'il veut rééduquer son usage de la raison.

D'emblée les discussions sur les limites à la croissance sont dépassées car les auteurs posent sur la balance le principe des deux sortes de croissance que l'on trouve dans la nature: la croissance indifférenciée et la croissance organique.

- "Dans le débat sur la crise du développement mondial, on a, disent ces auteurs, toujours raisonné comme si la croissance appartenait nécessairement au type indifférencié. Il n'y a cependant aucune raison pour ne pas se référer également à la croissance organique dont l'importance est cruciale pour le développement de l'humanité."

- "Dans le passé, disent-ils également, la communauté mondiale n'a été qu'un rassemblement de parties fondamentalement indépendantes. Dans de telles Conditions, chacune des parties pouvait croître pour le meilleur ou pour le pire, comme il lui plaisait.

- Dans les nouvelles conditions caractérisées par le syndrome de crises global, la communauté mondiale s'est transformée en un système mondial, c'est à dire, en un ensemble de parties fonctionnellement interdépendantes.
Chaque partie - région ou groupe de nations - apporte sa propre contribution au développement organique de l'humanité: ressources, technologie, puissance économique, culture, etc. Dans un tel système la croissance de chaque partie dépend de la croissance ou de la non- croissance des autres. Il s'ensuit que la croissance indésirable d'une partie menace non seulement cette partie mais l'ensemble..."

- "Seul le passage de la croissance indifférenciée à une croissance équilibrée, différenciée, comparable à la croissance organique pourrait permettre une solution globale.

- Le passage de l'une à l'autre amènera à la création d'une nouvelle humanité, qui en est au stade prénatal de son développement."

Un tel livre montre ouvertement les sujets analysés, les constatations qui en résultent et les conclusions qui s'en dégagent. Un clair propos est ainsi tenu devant nous et la stratégie d'actions globales qui s'en dégage, résume son impérative urgence par la sobre et percutante formulation de: "Stratégie de la survie".

Un commentaire terminal de MM. Aurélio Peccei et Alexandre King, membres fondateurs du Club de Rome, insiste sur l'urgence et la difficulté des décisions cruciales que doivent prendre les dirigeants du monde, et suggère que pour changer ainsi de cap, l'humanité aurait besoin d'être éclairée par un nouvel humanisme et par de nouvelles lumières.

Lorsque le Club de Rome se fut fondé, en 1968, il y avait déjà cent ans que Baha'u'llah, en 1868, avait lancé sur les dirigeants de l'humanité une proclamation de nouvelles lumières et exigé qu'elle fut dirigée par eux selon un nouvel humanisme.

Le congrès Baha'i qui eut lieu à Paris en 1976 reçut un message du Secrétaire général des Nations Unies.

Ce message de M. Kurt Waldheim fut lu publiquement aux congressistes par le directeur du centre d'information des Nations Unies à Paris, M. van Bellinghem:

"Je suis heureux de l'occasion qui m'est donnée de souhaiter à la Conférence internationale Baha'ie et à tous ceux qui y participent le plein succès de leurs travaux...
Dans le monde d'aujourd'hui, l'approche de nouvelles solutions aux grands défis qui nous sont actuellement lancés à l'échelle planétaire s'est profondément transformée. Il nous revient donc d'oeuvrer ensemble pour trouver des solutions efficaces non dans le désordre et la colère mais par la volonté raisonnée et concertée de tous. Que ce soit pour mener à bien la grande tâche du développement, assurer le respect des droits et de la dignité de tous les hommes, mettre fin à la ruineuse course aux armements, résoudre des problèmes aussi divers et complexes que ceux de l'alimentation, de la population de l'environnement et de l'emploi, les Nations Unies doivent pouvoir compter sur le soutien des peuples du monde, qui forment la pierre angulaire de leur Charte...
...
Depuis quelques années les Nations Unies déploient des efforts collectifs sans précédents pour mettre au point les stratégies globales qui, seules, permettront de s'attaquer à des problèmes dont la solution est au-dessus des forces d'une seule nation...
Dans ce contexte, la contribution que vous pouvez apporter en tant qu'organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif auprès du Conseil économique et social est importante.
Je vous adresse donc tous mes voeux de succès dans vos délibérations..."

Cette organisation non gouvernementale susmentionnée porte la dénomination de "International Baha'i Community". Celle-ci, en 1976, englobait dans sa diversité mille six cents groupes ethniques répartis en trois cent trente nations pays et territoires. Et cette diversité est unifiée par des principes appliquant le nouvel humanisme enseigné par Baha'u'llah.

Mais si l'organisme qu'est l'International Baha'i Community peut, à ce titre, collaborer avec les organismes mondiaux à vocation humanitaire, cela n'est pourtant qu'une des moindres concrétisations d'un plan d'ensemble.

Pour les Baha'is, Baha'u'llah est le nom religieux par lequel est connu un iranien de très haute naissance, dont le nom civil était Hussayn Ali, de Nur, qui déclara avoir reçu l'investiture de Dieu pour expliquer au monde moderne les causes de ses maux, lui en offrir le remède et lui révéler le nouveau message de Dieu: à la fois théologique, économique et social, destiné à l'accomplissement d'un nouveau cycle de civilisation planétaire.

Cette déclaration déclancha les foudres conjuguées du gouvernement et du clergé musulman de son pays. Son auteur fut persécuté puis banni à vie de sa patrie. Il vécut en exil à Bagdad, alors province ottomane, fut ensuite déporté par le sultan de l'empire Turc à Constantinople et Andrinople, pour être finalement emprisonné à vie au pénitencier de Saint-Jean d'Acre. Après bien des années de ce régime, il put résider, toujours prisonnier, dans la banlieue de St Jean d'Acre où il s'éteignit en 1892.

Le nom de Baha'u'llah, de langue arabe, signifie "Gloire de Dieu ". Il est donné comme étant le sigle de la mission du promoteur d'un nouveau cycle, un cycle destiné à devenir le reflet de la gloire de Dieu.

Ce nom n'est point traduit parce que les langues et dialectes en lesquels sont traduits les enseignements de Baha'u'llah dépassaient déjà le nombre de cinq cent quarante six en 1976, et que s'il l'était, il risquerait par déformation linguistique de perdre l'authenticité originelle de sa valeur expressive De plus, parce qu'étant originairement révélé en langue arabe, que connaissent et parlent d immenses foules, ce nom qui - en cette langue - a des significations profondes et multiples, leur offre la clé Sésame ouvrant sur le matin levé.

Baha'u'llah a donné lui-même de son vivant, en de très nombreux écrits, les textes de son enseignement.

Ce qui répondait aux besoins des hommes jusqu'au 19e siècle, n'a plus de commune mesure avec les droits et les devoirs de l'homme actuel. Le nouveau cycle connaîtra une évolution hautement spiritualisée mais 1'humanité doit d'abord prendre conscience de son unité et la matérialiser par des lois de paix. Cet enseignement s'étend au monde entier.

Selon les Baha'is, il s'adresse en même temps aux croyants et aux matérialistes, aux économistes et aux financiers, aux sociologues et aux légistes, aux philosophes et aux esprits religieux. Il s'offre aux adeptes de toutes les religions. Il s'offre plus particulièrement à tous les jeunes parce qu'ils portent l'avenir.

Baha'u'llah invite les hommes à commencer par:

- Prendre conscience de 1'unitarité du genre humain, afin que la race humaine puisse devenir une seule entité, un seul corps social.
- Pour ce faire, rejeter tous préjugés: raciaux, sociaux, patriotiques, politiques, nationalistes, économiques religieux.
- Après ce dégagement, entreprendre lucidement sa libre recherche personnelle de la vérité et agir en conséquence.
- Reconnaître l'unité essentielle des religions.
- Faire accorder la religion avec la science et la raison.
- Voir en la religion le lien unitaire d'amour et de pacification entre les peuples, entre les hommes.
- Pratiquer réellement la reconnaissance de l'égalité de la femme et de l'homme.
- Dispenser une véritable et complète éducation à tous les humains, car le droit de l'homme à l'éducation est le moyen de pénétrer dans le cours le plus évolutif de la civilisation.
- Adopter et rendre mondialement obligatoire une langue et une écriture auxiliaires, afin que chacun puisse parler et lire ce que lit et parle chacun.
- Equilibrer mondialement l'économie, la production et le profit, dans un juste milieu entre sous-développement et surdéveloppement, entre dénuement et opulence.
- Donner aux Etats une unité organique mondiale.
- Donner à cette unité organique un tribunal suprême et une force d'ordre au service de l'ordre mondial et de la paix.

Pour les Baha'is, cette invitation liminaire n'est que le seuil d'une spiritualité qu'ils désignent eux-mêmes par le nom de "Foi Baha'ie". Et ces religions englobent en leur nombre des membres de toutes les races, classes, ethnies, couleurs et origines religieuses. Des illettrés et des érudits, des peuples sur nantis et des peuples sous-développés, des peuples parlant et écrivant en langues étrangères les unes aux autres, vivant sous des calendriers aux dates non synchronisées, ayant des moeurs et traditions fort différentes - parfois même opposées.

Cette communauté offre le spectacle d'une surprenante unité, ainsi que d'une originale souplesse d'interrelations qu'elle applique dans le cadre d'un ordre administratif baha'i, lequel comporte diverses institutions organiques et par le jeu desquelles les Baha'is vivent une forme de démocratie sans précédent dans 1'histoire.

La Foi Baha'ie ne se présente pas sous l'aspect habituel d'une religion et n'a ni clergé, ni rituel, ni dogmatisme. Elle pourrait être comparée à une médaille dont l'avers offrirait une sociologie, l'envers une théologie, les deux faces formant un tout, et cette médaille étant d'une composition nouvelle.

* Citations de Baha'u'llah

Dans la deuxième partie de ce livre, les oeuvres écrites de Baha'u'llah seront situées dans le cours des évènements historiques de sa vie. Mais voici déjà, sélectionnées en trois anthologies baha'ies, voici certaines citations:

"Ô vous! les sources de la connaissance! n'ayez point peur d'être transformés; car à mesure que vous changerez, la plupart des hommes changeront également..." (Procl.)

"Le don suprême, le bienfait suprême a été et est surtout la raison: c'est elle qui est la protection de l'homme, son aide, son secours. La raison est la messagère du Miséricordieux et la manifestation de son divin nom "Le Très Savant". Par elle, la condition de l'homme se reconnaît clairement: c'est elle le premier sage et le premier professeur dans l'école de l'existence. C'est elle le guide et le maître du rang sublime..." (F.M.)

"Ô vous peuples et tribus en lutte sur la Terre! tournez vos visages vers l'unité et que les rayons de sa lumière vous inondent. Rassemblez-vous et, pour l'amour de Dieu, prenez la résolution d'anéantir tout ce qui est cause de lutte entre vous..." (Procl.)

"Le remède souverain ordonné par le Seigneur, le moyen le plus puissant pour la guérison du monde entier, c'est l'union de tous les peuples en une cause universelle, une même foi, ce qui ne peut d'aucune façon être obtenu sinon par le pouvoir d'un médecin habile tout puissant et inspiré. Telle est la vérité et tout le reste n'est qu'erreur..." (Procl.)

"Ô chefs de religion! ne pesez pas le Livre de Dieu selon les normes et les connaissances qui ont cours parmi vous, car ce Livre est lui-même la balance juste assignée aux hommes. C'est sur cette balance parfaite que doit être pesé tout ce que possèdent les peuples et tribus de la Terre, mais l'exactitude de la pesée doit être vérifiée d'après son propre étalon, puissiez-vous le savoir !..." (Procl.)

"Appelle Sion, ô Carmel et annonce la joyeuse nouvelle: Celui qui était caché aux yeux des mortels est venu. Sa souveraineté pleinement triomphante est évidente, son universelle splendeur dévoilée. Garde-toi d'hésiter ou de t'arrêter. Hâte-toi et fais le tour de la cité de Dieu, la céleste Kaaba descendue du ciel... Prête l'oreille au chant de David. Il dit: Qui me conduira dans la ville forte ? Lis attentivement ce que dit Esaïe dans son livre. Il dit: Monte sur la haute montagne, ô Sion, pour publier la Bonne nouvelle.
Elève ta voix, ne crains point, dis aux villes de Juda: Voici votre Dieu! Voici le Seigneur, l'Eternel vient avec puissance et de son bras Il commande !" (Procl.)

"N'avez-vous pas étudié le Coran ? Lisez-le afin d'y trouver, par bonheur, la vérité, car certainement ce Livre montre la bonne voie. C'est la voie même de Dieu pour ceux qui sont dans les cieux et sur la terre..." (Procl.)

"Ô Pape, déchire les voiles ! Celui qui est le Seigneur suprême est venu de l'ombre des nuages et Dieu, le Tout-Puissant, l'Indépendant, a mis son décret en vigueur Il est réellement venu du Ciel comme Il en vint la première fois. Gardez-vous de vous opposer à Lui comme le firent, avec Jésus, les pharisiens sans aucune preuve ni justification évidente... Prends garde qu'un nom quelconque ne te sépare de Dieu... Souviens-toi, lorsque vint L'Esprit: les plus savants parmi les docteurs de son temps le condamnèrent dans son propre pays, alors qu'un simple pêcheur crut en Lui..." (Procl.)

"Ô peuple de l'Evangile ! Ceux qui n'étaient pas dans le royaume y sont désormais entrés, alors qu'en ce Jour Nous vous voyons attendre à la porte. Déchirez les voiles par le pouvoir de votre Seigneur, le Tout-Puissant, le Très-Généreux, et en Mon Nom: entrez dans le royaume ! Ainsi vous invite Celui qui souhaite pour vous une vie éternelle...
Ô enfants du royaume ! nous vous voyons dans les ténèbres. Cela ne vous convient vraiment pas. Est-ce la lumière qui vous effraie en raison de vos actes passés ? Avancez vers Lui... En vérité Il a dit: Suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes! Mais en ce Jour, Nous disons: Suivez-moi et nous ferons de vous des animateurs du genre humain." (Procl.)

"Sache que, lorsque le Fils de l'Homme rendit son âme à Dieu, toute la création fut secouée d'un long sanglot. Mais Il avait en se sacrifiant, infusé à toutes choses crées une capacité nouvelle... Nous attestons que lorsque Il vint au monde, Il répandit sur toutes choses crées la splendeur de sa gloire. Par Lui, le lépreux guérit de la lèpre de l'ignorance et de la perversité. Par le pouvoir qu'Il tenait du Tout-Puissant, les yeux des aveugles s'ouvrirent à la lumière du Jour et l'âme des pécheurs fut sanctifiée.
Peut être qualifié de lèpre tout voile qui s'interpose entre l'homme et la reconnaissance du Seigneur son Dieu. Et quiconque refuse délibérément à Dieu l'accès de son âme est un lépreux dont le souvenir ne sera point rappelé dans le royaume de Dieu le Tout-Puissant.
Nous attestons que, par le pouvoir du Verbe de Dieu, tout lépreux cessa d'être impur, toute maladie fut guérie et toute infirmité abolie. C'est Lui qui effaça la souillure du monde ! Béni est l'homme qui, la face baignée de lumière, s'est tourné vers Lui !" (Extr.)

"Sachez que je n'ai peur de personne que de Dieu, qu'en nul autre que Lui je n'ai placé ma confiance, que je ne me suis attaché qu'à Lui seul et que je ne désire rien d'autre que ce qu'Il a désiré pour moi. Telle est, en vérité, puissiez-vous le savoir, l'unique espérance de mon coeur. J'ai offert en sacrifice à Dieu, le Seigneur de tous les mondes, mon âme et mon corps. Quiconque a connu Dieu ne connaîtra jamais que Lui et quiconque a craint Dieu n'aura point d'autres craintes alors même que toutes les puissances de la terre se dresseraient contre lui.
Je ne parle que sur son ordre et - par le pouvoir de Dieu et de sa puissance - je ne suis que sa Vérité. Certes, je vous le dis, Il récompensera les coeurs sincères..." (Extr.)

"Veillez, car le Malin se tient en embuscade, prêt à vous prendre au piège. Armez-vous contre ses perfides stratagèmes et, guidés par la lumière du nom de Dieu qui voit toutes choses, sortez des ténèbres qui vous environnent. Que votre vision embrasse le monde au lieu de se confiner à vous-même.
Le Malin est celui qui entrave l'essor et le progrès spirituel des enfants des hommes..." (Extr.)

"Aussitôt que cette Révélation eut été dévoilée aux yeux des hommes, les signes de l'universelle discorde apparurent parmi les peuples du monde; une grande agitation s'empara des habitants de la terre et du ciel et les fondations de toutes choses s'ébranlèrent.
Les forces de dissensions eurent libre carrière ; le sens de la Parole fut découvert ; et chaque atome des choses crées acquit son caractère particulier.
L'enfer se mit à flamboyer et les délices du ciel se déroulèrent aux yeux des hommes..." (F.M.)

"La croyance en Dieu se meurt dans tous les pays; rien de moins que son bienfaisant remède ne la peut rétablir. Une impiété corrosive ronge les forces vitales de la société; quoi d'autre que l'élixir de cette puissante Révélation pourrait la purifier et lui rendre la vie ? Est-il au pouvoir de l'homme... d'apporter aux éléments constituant les molécules de n ‘importe quelle matière un changement tel, que cette matière soit transmuée on or pur? Eh bien, quelque troublante et difficile que paraisse cette tâche, le pouvoir Nous a été donné d'accomplir la tâche bien plus ardue de convertir les forces sataniques en puissances célestes.
La force capable d'une telle transformation passe la puissance de l'élixir lui-même.
Seule la Parole de Dieu peut revendiquer la capacité requise pour produire un changement si grand et d'une telle portée." (Extr.)

"En vérité je dis: dans chaque chose la modération est requise, l'excès est une cause de mal.
Voyez comme la civilisation occidentale est devenue la cause de l'effroi et de la terreur de l'humanité: un instrument infernal s'est glissé au milieu d'eux ; une telle cruauté dans la destruction de la vie est apparue que les yeux et les oreilles du monde n'ont vu ni entendu rien de pareil.
La réparation de ce mal, qui a pris une puissance insurmontable, est impossible sinon par l'union des peuples du monde dans un intérêt commun ou dans la religion.
Ecoutez la proclamation de l'Opprimé et attachez-vous à la paix universelle !..." (F.M.)

"Sache que Nous avons entièrement annulé la loi de l'épée... et que Nous lui avons substitué le pouvoir né de la parole des hommes..." (Extr.)

"Il est vraiment un homme, celui qui aujourd'hui se consacre au service de la race humaine tout entière.
Le Grand-Etre dit: Heureux et béni celui qui se lève pour servir les intérêts suprêmes des peuples et tribus de la Terre... Ce n'est pas à celui qui aime son propre pays de se glorifier mais plutôt à celui qui aime le monde entier. La Terre n'est qu'un seul pays dont tous les hommes sont les citoyens." (Procl.)

"Ô assemblée de prêtres ! Laissez vos cloches et sortez des églises. En ce Jour, il vous appartient de proclamer avec force le Très Grand Nom parmi les nations..." (Procl.)

"Ô assemblée de moines ! Ne vous enfermez pas dans les églises ni les cloîtres. Quittez-les avec ma permission et occupez-vous de ce qui profitera à vos âmes et à celles des autres. Ainsi vous l'ordonne le Roi du Jour du Règlement... Mariez-vous afin que quelqu'un puisse continuer votre oeuvre..." (Procl.)

"L'équilibre du monde a été détruit sous la poussée frémissante due à cet ordre mondial nouveau et sublime. La vie ordonnée de l'humanité a été révolutionnée par le fonctionnement de cette organisation unique et merveilleuse que les yeux des mortels n'ont encore jamais contemplée." (Procl.)

"Bientôt le présent ordre des choses sera révolu et un ordre nouveau le remplacera. Et la vérité sort assurément de la bouche de ton Seigneur, Celui qui connaît toutes choses cachées." (Extr.)

Les trois anthologies dans lesquelles ont été puisées ces assertions portent les titres suivants: Extraits des Ecrits de Baha'u'llah. Foi Mondiale Baha'ie. La Proclamation de Baha'u'llah. Et sont publiées par la Maison d'Editions Baha'ies à Bruxelles. Les références de "Ext", "F.M.", et "Procl.", ci-dessus placées à la fin de chaque paragraphe se rapportent à ces titres.

* Nous sommes désormais au dernier quart du siècle:

Hormis les Baha'is qui vivent hors du temps, l'humanité reste plongée dans ses dilemmes.


Ayant franchi son siècle comme un gué, bousculé, meurtri, déçu, amer, l'Homme s'affole, a peur, espère, exige même. Mais Quoi ? Où va-t-il ? Que veut-il ? Que peut-il ?

Le pouvoir ? Si la présidentite est une maladie endémique, la présidentité est affaire de sélection qualitative. Mais le vrai pouvoir d'un homme, c'est sur lui-même qu'il se doit de 1'exercer.

L'amour ? Le bel oiseau va, vient, vole, ou bien se pose ou bien s'envole, et rien ne saurait l'asservir.

L'or ? Sa beauté pure n'est idole ni étalon. L'or veut être aimé pour lui-même. Il réduit sa valeur au gré de son humeur, l'étalon rue dans les brancards, le veau d'or fond entre les doigts.

La Lune ? Ce rêve fabuleux remontant à la nuit des âges ? A présent Séléné n'est plus que station de banlieue et tout le système planétaire est en cours d'exploration. L'homme dans le cosmos fonce vers une horlogerie différente.

Maîtriser le capital ? Fraterniser avec les frères ? Concilier droit et justice en 1'équité ?

Admettre allégrement la mort inéluctable ? L'Homme le voudrait bien, mais ça le dépasse. Et puis, il est fatigué !...

Pourtant, qu'il était bien, qu'il promettait, Monsieur de Cro-Magnon ! Déjà une "grosse tête", une vive intelligence, un mètre quatre-vingt de stature, un sourire de star.

De percepts en concepts, de concepts en préceptes, de déduction en induction, la vie s'offrait à lui en merveilleuse perspective, lui tendait le miroir de la future prospective. Il piaffait de jeunesse sur son sol fertile dont le sous-sol minéralier mettait à ses pieds la richesse.

Il pouvait aller loin, Monsieur de Cro-Magnon ! Et, passant par la lune, il est arrivé jusqu'à nous. Arrivé, mais dans quel état?

Englué dans l'existentialisme, sans trouver l'essentialisme qui marquerait son prochain profil de carrière.

Du cône du passé, par la flèche du temps se joue le phénomène humain: Monsieur de Cro-Magnon et Teilhard de Chardin !...

Teilhard, révélateur scientifique de la "plus grande gloire de Dieu". Un cerveau et une formation de savant, un coeur et une foi de mystique, une intelligence cosmique, un esprit embrasé par l'Esprit. Un homme de Dieu respecté par tous les hommes de science, un homme de science ouvrant à tous les hommes le seuil de Dieu.

Le clair soleil de Pâques, le 10 Avril 1955, fit de sa mort soudaine une fête de la lumière sur son oeuvre posthume.

La parution du premier tome du "Phénomène Humain", suivie des dix autres livres de son oeuvre, ouvrit à un vaste cercle de lecteurs de nouvelles et incommensurables perspectives sur le transcendantal Oméga. Intellectuels et scientifiques, athées et croyants, même la chrétienté tricéphale, furent commotionnés et mis en condition de répondre à cet appel en "cosmogénèse" dont l'humanité ressentait, depuis le 19ème siècle, la mystérieuse impulsion.

Teilhard se dit persuadé que: "l'interprétation loyale des acquisitions nouvelles de la Science et de la Pensée conduit légitimement non-pas à un évolutionnisme matérialiste mais à un évolutionnisme spiritualiste. Le monde que nous connaissons ne se développe pas au hasard, mais il est structurellement dominé par un centre personnel de convergence universelle."

Et comme Teilhard le scientifique est également jésuite, sa pensée fut si profondément ensemencée par les implications christiques qu'il ne saurait s'en écarter. C'est donc en christophonie qu'il personnalise ce centre de convergence universelle.

Toutefois, il ose séparer la tradition du Christ historique Jésus de la conception cosmique du Christ Alpha-Oméga, évoquant la nécessité pour le Christianisme de "s'immerger pour émerger et soulever", de "participer pour sublimer".

Dans son livre "Le Phénomène Humain" est reproduit en hors-texte un passage d'une lettre de Teilhard à un ami, auquel au sujet de ce livre et parlant de Dieu, il déclarait entre autre "En stricte vérité, j'ai conscience de ne pas écrire pour moi, mais avec un désir (comme je n'en avais jamais senti) de Le faire apparaître plus grand, comme Il doit être."

Et vers le soir de sa vie, sa tâche immense achevée, se sentant peut-être sur une charnière spirituelle nouvelle, il confia à un autre ami l'aphorisme suivant "Si j'ai eu une mission à accomplir, on ne pourra juger si je l'ai accomplie que dans la mesure où je serai dépassé". Exprimant peut-être ainsi qu'au-delà de la "Christo sphère" à laquelle il voua son oeuvre, c'est vers la "Théo sphère" suprême que tendrait le phénomène humain.

Mais hélas! pour le phénomène humain, combien lointaine est cette théosophe et combien souffrante la jeunesse !

Les jeunes de partout, et quel que soit le qualificatif de clan dont ils se réclament, qu'ils forment des bandes ou même des hordes, qu'ils se "défoncent" par l'alcool et la drogue, qu'ils se saoulent de fonds sonores et de lancées à plein-gaz, ou qu'ils gisent en silence dans le refus de l'action, la faim partagée, la négligence corporelle, le "à-quoi-bon?" ; ou bien qu'ils soient de studieux récolteurs de diplômes, voire même des arrivistes; tous ils ont cassé la coquille de la tutelle parentale, se sont réfugiés dans la chaleur des copains ou du couple, coude à coude, pour tenir ou pour attaquer.

Les guerres et idéologies encore en vigueur, une société qui ne nourrit mal que les mal nantis, un Dieu dont on ne sait s'il existe, une vie qui ne rime à rien, ne sont plus leurs motivations.

Cyniques, ils cachent la nostalgie du bonheur. Brutaux, ils défendent une intense pudeur. Egocentrés, ils s'ouvrent aux chansons d'altruisme et d'amour. De la guitare, ils font leur confidente poétique. Angoissés, ils fuient le calme du silence. Désorientés, ils ont réglé leur pouls aux rythmes harcelants des batteries de leurs orchestres.

Ces jeunes de partout sont en position de recherche mais ne savent encore que dire à tous propos qu'ils ne sont "pas d'accord".

Cependant tous appellent, espèrent - même les plus désespérés - une motivation exaltante et sécurisante qui pourrait donner à leur vie sa justification et son plein épanouissement.

Heureusement, depuis 1968 où en France leur révolte, par son explosion, mit à jour leur problème, des citadelles sont tombées, des solutions sont recherchées et le souffle puissant qui déblaie poursuit son oeuvre de dégagement.

En ce qui concerne la religion chrétienne, n'en voit-on pas le mouvement ?

Depuis le schisme au onzième siècle, qui avait scindé la Chrétienté, il y avait eu en occident l'Eglise Catholique romaine qui s'affirmait l'Unique, l'Intangible, et en orient l'Eglise Orthodoxe qui s'affirmait la Conservatrice du dogme authentique.

Au dix-neuvième siècle, lorsque l'évolution politique eut porté ses coups de bélier contre le pouvoir temporel de la Papauté et que l'Italie unifiée eut exproprié le Saint-Siège de ses biens, le pape Pie IX avait, en 1870, réuni un concile (le dix-neuvième de l'histoire) sous le nom de Vatican I, afin de promulguer l'infaillibilité pontificale.

Mais cette promulgation n'ayant été acceptée que par les seuls catholiques, la papauté se replia dans un rigorisme intransigeant et auto défensif.

Tandis que les églises chrétiennes (et Dieu sait qu'elles étaient nombreuses!) confirmaient leur indépendance par la création d'un "Conseil Oecuménique des Eglises" (C.O.E.) qui se voulait moderne et réaliste.

Ce fut en 1958 que se libéralisa enfin le catholicisme. Il y eut l'avènement du pape Jean XXIII et sa décision de convoquer le concile Vatican II qui devait être, selon ses propres termes, "une douce invitation aux frères séparés de rechercher l'unité".

Dès lors et peu à peu, des relations de bonne volonté s'établirent entre les sessions du concile et celles du C.O.E.

Puis, en 1963, peu après le décès de Jean XXIII, Paul VI inaugurant son pontificat par un pèlerinage au pays de Jésus, y rencontrait le Patriarche de l'église Orthodoxe. Leur accolade fraternelle permit, deux ans plus tard, la levée du double anathème qui durant neuf siècles s'était nourri aux dépens de l'unité chrétienne.

Entre 1962 et 1965, au cours de ses quatre sessions, le concile Vatican II se montra ouvert aux vues de l'esprit, attentif aux besoins religieux, exhortant à "reconnaître les signes des temps", souhaitant une progression œcuménique, "sans mettre obstacle aux voies de la providence et sans préjuger des impulsions futures de l'Esprit Saint".

Depuis ce concile, s'est également développée une recherche de relations amicales entre le christianisme et l'islamisme, entre le christianisme et l'israélisme.

Pourtant, malgré de tels symptômes positifs, malgré tous les synodes, assemblées plénières et conseils permanents des épiscopats nationaux, soucieux de sauvegarder la religion; malgré l'immense foule chrétienne restée fervente; la foi échappe à tout contrôle, les vocations se raréfient et l'Eglise se modifie.

Il est des baptisés qui pensent avoir simplifié leur problème: - Moi je suis croyant, je suis croyante, disent-ils, mais l'église je n'y vais plus et Dieu, je m'arrange en direct avec lui.

D'autres par contre, même s'ils ont perdu le sens des sacrements, ne sauraient renoncer aux festivités des baptêmes et mariages.

Donnant aussi aux chers défunts leur dû d'obsèques religieuses pour respecter la tradition familiale.

Sans parler de la mystique de Noël, devenue une mystique des cadeaux !

Quant à Jésus que des jeunes ont remis à la mode, il a été évoqué sur la scène ou dans la chanson en formules hétérodoxes. Il suscite des mouvements, des clans, des appartenances, des appels, des espoirs, une sorte de mysticisme imprécis, anticonformiste, anti- traditionnel. Ne sachant plus vers qui se tourner qui ne serait pas responsable du "système" détesté par eux, ces jeunes ont refait de Jésus, à partir de son propre non-conformisme, la figure de proue de leur navire sans gouvernail.

Enfin, sur tout cela le "Mouvement Charismatique"!...

Des Chrétiens catholiques et protestants, jeunes pour la plupart, qui dormaient en leur foi au lieu d'en vivre, soudain sont réveillés par un embrasement spirituel. Les embrasés - de tous âges - furent d'abord quelques dizaines, puis des centaines et milliers, puis des centaines de milliers et sans fin.

Les épiscopats catholiques et protestants aux plus hautes instances, après stupeur et circonspection, ont constaté et admettent qu'il s'agit là d'un "Renouveau spirituel", d'un "Mouvement Charismatique", d'une "Nouvelle Pentecôte".

Sous tant d'effets contradictoires, l'Eglise romaine a rajeuni, les strates sont brisées, le Christ y resplendit. Une foule catholique, fervente libérale et active, retrouve en son christianisme le bienfait de sa foi.

"Le prêtre dont la conduite est droite et le sage qui est juste sont comme l'esprit animant le corps du monde. Heureux le prélat dont la tête est couronnée du diadème de la justice et dont le temple est paré du vêtement de l'équité..." a dit Baha'u'llah.

Pourtant, jamais Dieu n'a tellement fait parler de lui, jamais on n'a aussi fortement réclamé Dieu, repoussé Dieu, recréé Dieu. Jamais Dieu ne fut autant la recherche passionnée de ai nombreuses âmes brûlant du désir de l'approche, ou n'a tant suscité de troubles chez ceux qui ne ressentent que confusément mais certainement cette vocation innée à quelque chose d'immortel qui crée en leur nature humaine l'angoisse de n'exister que pour mourir.

"Le temps pré ordonné pour les peuples et tribus de la Terre est aujourd'hui venu. Les promesses de Dieu enregistrées dans les saintes Ecritures ont été tenues..."
"Une force de vie toute nouvelle anime en ce moment tous les peuples et tribus de la Terre, mais personne ne s'est trouvé qui en découvre la cause ou en perçoive les effets."
a dit Baha'u'llah.

Certes, nous voyons désormais ces peuples et tribus animés par une force de vie toute nouvelle dont ils perçoivent les effets et cherchant - empiriquement ou scientifiquement - à s'organiser pour être au diapason de cette pulsion sans précédent dans l'histoire des hommes.

Mais il ne suffit pas qu'ils en perçoivent les effets car, dès lors qu'approche la fin du siècle, l'homme pour bien tenir sa direction devra se pourvoir d'un nouveau permis de conduire, pour l'obtention duquel - à partir des effets - il lui faut découvrir la cause.


Chapitre 2. UN RETABLE DU CHRIST AVEC DANIEL ET JEAN

En la deuxième moitié du siècle des lumières, alors que les intellectuels en Europe étaient plongés dans leurs travaux, les colons essaimés en Amérique et voulant désormais n'être plus des colons luttaient pour former leurs propres Etats, les constituer en Union et, hissant enfin la bannière étoilée de leur indépendance, vivaient les yeux levés sur elle.

Or voici que le 19 Mai 1780, leurs yeux ainsi levés virent le soleil et la lune se comporter étrangement car "le soleil devint noir comme du crin et la lune tout entière devint comme du sang". Etaient-ce là des prémisses de fin du monde ?

Cette imagerie qu'avait décrite Jean au 1er siècle, remettant soudain en mémoire les prophéties sur le "retour" du Christ, des spécialistes bibliques se mirent à tenter de déchiffrer l'actualisation des prophéties.

Quant au phénomène lui-même, il fut l'objet de doctes analyses et descriptions publiées en revues et livres scientifiques.

Durant que les chercheurs bibliques travaillaient en silence, les jeunes Etats-Unis s'installaient dans leur liberté et forgeaient leur future puissance. En Europe, la pensée après avoir redécouvert l'analytique méthode avait eu le temps de l'utiliser et, en France, la nouvelle vague jouant échec et mat, désacralisait le sang royal, fourrait la reine dans la tour, sous les grelots du fou sonnant la main qui passe.

Puis, comme pour encourager en leurs recherches les déchiffreurs de prophéties toujours penchés sur leurs calculs, voilà qu'après le soleil noir et la lune de sang, les étoiles elles-mêmes entrèrent dans la danse au cours de la nuit du 12 au 13 Novembre 1833. Cette averse météoritique à grand spectacle fut admise par les astronomes - encore loin de la radioastronomie - comme ayant été fort exceptionnelle.

Déjà, depuis 1831, l'américain William Miller galvanisait des foules en proclamant sa conviction sur l'imminence du "temps de la Fin" et publiait des livres fondés sur ses calculs.

C'est ainsi que, au cours des dix années qui suivirent, on parla, discuta, disputa, beaucoup, sur ce temps de la fin "Retour du Christ" selon les uns, "Venue du Messie" selon d'autres, et dont la date se décantait peu à peu.

Pour les tenants du "Millénarisme", cela aurait lieu en 1843, d'autres chercheurs progressaient jusqu'à 1844.

Or, ni comme "le voleur dans la nuit" ni sur un char céleste, Jésus ne vint au rendez-vous.
(Seul le graphique des grandes découvertes scientifiques du 19ème siècle, monta soudainement en flèche à partir de 1844.)
Et l'oubli à nouveau vint recouvrir les prophéties.

Si, à notre tour, nous interrogions les Evangiles, voici que Mathieu, Marc et Luc présentent conjointement une scène où son et lumière sont braqués sur ce sujet.

Jésus nous est montré sortant du temple, accompagnés par quelques- uns de ses disciples. Alors que ces derniers lui font fièrement admirer la beauté de cet édifice, Jésus leur déclare laconiquement qu'il n'en restera pierre sur pierre car tout sera détruit. Puis le petit groupe se dirige vers le mont des Oliviers où, assis à terre avec vue vers le temple, les disciples catastrophés demandent à leur maître quand aura lieu cette destruction.

En réponse à cette seule question posée, Jésus développe alors plusieurs thèmes qui se fusionnent et aboutissent sur la promesse formelle du retour "du Fils de l'Homme avec puissance et grande gloire". Il Leur annonce, en un raccourci des siècles futurs, certains évènements qui - dit-il - devront nécessairement avoir eu lieu avant que revienne le Fils de l'Homme.

Et Jésus donne très formellement un avertissement:

"Prenez garde que l'on ne vous abuse, car il en viendra beaucoup sous mon nom, qui diront: "c'est moi", et ils abuseront bien des gens."

Mais avant cette "fin", avant que vienne le Fils de l'Homme, commenceront, dit Jésus, "les douleurs de l'enfantement".

"Quand vous entendrez parler de guerres et de bouleversements, ne soyez pas effrayés car il faut que cela advienne d'abord, mais ce ne sera pas de sitôt la fin. On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands séismes et, ça et là, des pestes et des famines. Il y aura aussi des phénomènes effrayants, et dans le ciel de grands signes." (Luc 21)

"Du figuier apprenez cette parabole: dès que sa ramure devient flexible et que ses feuilles poussent, vous vous rendez compte que 1'Eté est proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez tout cela, rendez-vous compte qu'Il est proche, aux portes." (Math.24)

"Et alors on verra le Fils de l'Homme venir dans une nuée avec puissance et grande gloire. Lorsque cela commencera d'arriver, redressez-vous, levez la tête, car votre délivrance est proche." (Luc 21)

"Il enverra ses anges avec une trompette sonore pour rassembler ses élus des quatre coins de l'horizon, d'un bout des cieux à l'autre." (Marc 13)

Seigneur! quand cela aura-t-il lieu ? Si cette question fut celle que posèrent ses disciples au sujet du temple, elle fut aussi celle que se posèrent les déchiffreurs de prophéties au sujet du retour du Christ.

Jésus, au mont des Oliviers, répondit à la double question, puis extrapola deux perspectives.

* Pour la destruction du temple:

"Quand vous verrez Jérusalem investie par les armées, rendez- vous compte que sa destruction est toute proche... Car ce seront des jours de châtiment où tout ce qui a été écrit devra s ‘accomplir." (Luc 20/22)

"Cette génération ne passera pas que tout cela ne soit accompli." (Luc 21-52)

Annonçant également la grande dispersion du peuple d'Israël:

"Ils seront passés au fil de l'épée, emmenés captifs dans toutes les nations et Jérusalem demeurera foulée aux pieds par les gentils jusqu'à ce que soient révolus les temps des gentils" (Luc 21-23)

* Pour le retour:

Jésus visualise l'histoire de la chrétienté, depuis les premiers judéo-chrétiens jusqu'à l'époque moderne. Evoque ses martyrs et ses saints, ses querelles internes, ses scissions, ses égarements et ses vertus, son vieillissement. Il précise que la chrétienté devra avoir proclamé partout le message du Christ, car avant que vienne la fin: - il faut d'abord que la Bonne Nouvelle soit proclamée à toutes les nations," "Cette Bonne Nouvelle sera proclamée dans le monde entier en témoignage, à la face de tous les peuples et alors viendra la fin." (Math.24)

Enfin, Jésus, après avoir employé des locutions telles que: d'abord, alors, lorsque, - qui indiquaient déjà des précisions de circonstances - Jésus soudainement ajoute: "Lorsque vous verrez l'abomination dont a parlé le prophète Daniel installée dans le Saint lieu, que le lecteur comprenne."

Donc, lire pour comprendre. Le Livre de Daniel relate la vie et les visions du prophète à l'époque de la première déportation punitive du peuple d'Israël en Babylonie au sixième siècle avant Jésus-Christ. Mais, d'après les notes d'Ernest Renan, ce serait seulement deux siècles avant l'ère chrétienne que cette relation aurait été fixée par écrit homogène et placé dans les livres canoniques de l'Ancien Testament. Par l'anonyme rédacteur du récit, Daniel parle à la première personne. Les quatre visions relatées, bien qu'espacées entre-elles par quelques décades et rois, lui ayant chacune été révélée par le même céleste messager, Gabriel, en sont ainsi unifiées.

a) La première vision de Daniel

Comme une apothéose de la prière christique "Que Ton règne advienne", elle évoque l'humanité progressant vers ce règne; épanouissant ses divines potentialités; gagnant la victoire de l'esprit sur la matière, de l'amour sur la haine; repoussant les assauts du Négateur et les dominant; accomplissant sa perfection grâce à ces luttes; devenant le peuple humano spirituel des "saints-de-Dieu" qui verra disparaître dans le néant le Négateur ayant perdu sa raison d'être. L'humanité qui, après la fin de cette évolution, se sera accomplie, aura atteint son état glorieux et reflètera dans la création la gloire du Créateur.

C'est une vertigineuse prophétie! Un dôme sur les trois visions ultérieures.

Celles-ci vont indiquer en termes chiffrés certaines séquences de temps. Et puisque c'est Jésus qui reporte à Daniel pour répondre à la question de datation, c'est qu'un déchiffrement est possible. L'année biblique prophétique fut fixée à 360 jours. Ce nombre se trouve donné dans le livre de la Genèse qui indique la durée diluvienne. Et, dans le livre des Nombres, ainsi que dans celui d'Ezechiel, il est en outre expliqué qu'en langage prophétique, lorsque sont énoncés tels ou tels nombres de jours, il faut convertir ces jours en années, un jour pour un an.

b) La deuxième vision de Daniel (et première datation)

Elle présente une série de symboles animés qui décrivent par anticipations les conflits historiques des grands empires orientaux de l'antiquité: ciel d'orage étendu sur la terre de Canaan, puis annoncent l'entrée en lice d'une nouvelle puissance qui vient absorber ces empires et que, vue de nos jours, on peut identifier à l'ancien empire islamique.

La vision se poursuit en décrivant au figuré les actions métaphysiques d'une puissance qui, lorsqu'elle aura atteint son déclin par vétusté spirituelle, aura: "renversé le fondement du divin Sanctuaire, posé l'iniquité sur le sacrifice et terrassé la vérité."

Puis Daniel entend un dialogue entre deux entités célestes:

"Jusqu'à quand cette vision de la désolation d'iniquité?"
"Encore 2300 soirs et matins, alors le sanctuaire sera revendiqué."

Or Daniel cherchant à comprendre, voici que l'ange Gabriel lui précise
"C'est le temps de la fin que révèle cette vision."

De plus, Gabriel surenchérit:
"Elle est vraie la vision des soirs et matins qui a été dite. Mais toi, garde le silence, car il doit s'écouler bien des jours." (- jour pour année, c'est à dire bien des années)

c) La troisième vision de Daniel (deuxième datation)

Elle lui est donnée en réponse à son souci immédiat concernant le rétablissement de l'Etat théocratique d'Israël et le pardon de Dieu à ses coreligionnaires israélites.

L'audiant se trouve sur la fin d'une ardente prière, suppliant Dieu de mener à bonne fin le retour de Babylonie en Terre-sainte et la reconstruction du temple. Il n'a point terminé, relate t'il, lorsque l'ange Gabriel "fond sur lui" pour lui transmettre une notification "qui venait tout juste d'être émise".

Et c'est alors la célèbre prophétie des 70 semaines, dont les modulations septennales ont donné lieu à tant d'interprétations par les chercheurs bibliques.

Une assertion formulée dans l'un des Ecrits baha'is (1) donne cette prophétie comme ayant trait à la manifestation du Christ. Selon cette source, ce serait bien l'an 457 avant J.C. qui marque le point de départ des 70 semaines.

Effectivement, en l'an 457, l'édit du roi Artaxerxés nommait Néhémie gouverneur de Judée avec mission et pouvoirs pour que renaisse Jérusalem et la loi sainte. (Ce qui eut lieu, comme on le verra plus loin, par la fête solennelle de l'an 433.)

Ces 70 semaines sont à lire 490 années. Et si on les fait partir de l'an -457, voici que l'on débouche en l'an 33 de l'ère chrétienne, l'an 33 en lequel se sacrifia le Christ.

La notification transmise à Daniel par Gabriel, avait fixé le laps de temps imparti au peuple (pardonné) d'Israël, pour accomplir son destin. A partir du début de sa renaissance au retour de Babylonie jusqu'à son option décisive d'acceptation ou de refus du Christ, courent des 70 semaines.

En l'an 33, le verdict tombe.

d) La quatrième vision de Daniel (troisième et triple datation)

Elle émane d'une entité majestueusement éblouissante (que l'on retrouvera dans la vision ultérieure de Jean).

Voici comment la décrit Daniel: "Un homme vêtu de lin, les reins ceinturés d'or pur, son corps avait l'apparence de la chrysolithe, son visage l'aspect de l'éclair, ses yeux comme des lampes de feu, ses bras et jambes comme l'éclat du bronze poli, le son de ses paroles comme la rumeur d'une multitude." (Daniel 10/4)

Et la grande voix annonce: "Ce qui est inscrit dans le Livre de Vérité", lui révèle: "Ce qui adviendra à ton peuple à la fin des jours, car voici pour ces jours une nouvelle vision"

Le texte prophétique reprend alors le thème déjà évoqué dans la deuxième vision sur les conflits historiques de l'antiquité et y ajoute un rappel des évènements de l'histoire israélite de la troisième vision. Puis cela se transfère - hors du temps historique - sur le plan surnaturel de la première vision.

Et enfin, l'impressionnante apparition atteste "Par l'Eternel Vivant" qu'il y aura: "un temps, des temps, et un demi temps, et toutes ces choses s'achèveront quand sera écrasé celui qui écrase la force du peuple saint."

Or Daniel, qui a écouté tout cela sans le comprendre, ose enfin demander: "Monseigneur, quand sera cet achèvement ?"

Et la grande apparition de répondre: "Va, Daniel, ces paroles sont closes et scellées jusqu'au temps de la fin. Un grand nombre seront lavés, blanchis et purifiés; les mauvais feront le mal, les mauvais ne comprendront point; les doctes comprendront.

A compter du moment que sera aboli le sacrifice perpétuel et posée l'abomination de la désolation: 1290 jours. Heureux celui qui tiendra et qui atteindra 1335 jours." (Daniel 12/8-17)

Ces quatre visions, vues en leur ensemble, ramènent à Jésus au mont des Oliviers.

Jésus a parlé du "temps de la fin" mais a aussi parlé des douleurs de l'enfantement. Or un enfantement implique une naissance.

La glorieuse fin finale de l'évolution de l'humanité prophétisée dans la première vision de Daniel n'est concevable qu'au cours d'un avenir incalculable. Pour en arriver là, que de fins et que de naissances !

Les deuxième et quatrième visions de Daniel donnant des datations sur le "temps de la fin", ne peuvent concerner qu'une première fin et qui précède une naissance.

Il serait donc logique de penser que ce soit la fin du cycle adamique d'enfance de l'humanité, l'enfantement oh combien douloureux de cette adolescente qui doit tout remettre en question pour s'adapter à son nouvel âge, à sa nouvelle condition, et la naissance du cycle d'unité qui fut prophétisé sans trêve tout au long des Ecritures religieuses.

Dans ce cas et si nous sommes dans le temps de cette première fin, il est désormais nécessaire et possible de décrypter les datations qu'anticipa Daniel, car elles seraient la réponse de Jésus.

En deuxième vision, s'il est question du temps de la fin, il est aussi question de la revendication du divin Sanctuaire dont le fondement a été renversé, sur le sacrifice duquel est posée l'iniquité, et dont la vérité est terrassée.

Four décrypter, il y a dans l'histoire antique d'Israël une date marquante: celle du rétablissement du Sanctuaire de l'Eternel, en l'an 433 avant J.C. Cette année là eurent lieu en grande fête la proclamation publique de la loi sinaïtique exhumée de l'oubli la renaissance solennelle de Jérusalem, la reprise de la liturgie dans le temple: la résurrection de la grande religion monothéiste de Moïse replacée sur ses fondements.

En soustrayant (du cours) de 2300 (années) le nombre 433, on obtient: 1867.

L'histoire baha'ie relate les évènements de force majeure historiques qui ont conduit Baha'u'llah, précisément en 1867, à hisser le grand pavois de Dieu revendiquant le Sanctuaire.

En quatrième vision, le comput, s'il part de l'ère chrétienne, passe aussi désormais par l'ère musulmane dont le calendrier commence en l'an 622 après J.C.

Il y a ici trois différentes datations à décrypter, donc trois évènements à découvrir.
Ces trois datations sont les suivantes:
1° un temps des temps - un demi temps, 2° 1290 jours, 3° 1335 jours

1°) Pour cette première datation, les chercheurs bibliques du 19ème siècle avaient déjà trouvé la date de 1844.

L'explication baha'ie donne ceci: Il faudrait lire non-pas "des" temps mais bien "deux" temps. Soit trois ans et demi, soit quarante deux mois de chacun trente jours prophétiques, soit mille deux cent soixante jours, donc 1260 ans. Or l'an 1260 de l'ère musulmane correspond à l'an 1844 de l'ère chrétienne.

Ce fut cette année là que le précurseur annonciateur de Baha'u'llah, s'adressant simultanément au monde, en l'an 1260 et en l'an 1844, déclara historiquement sa mission sous le nom de Bab (la Porte), comme on le verra au 9ème chapitre de ce livre.

2°) Pour cette deuxième datation, 1290 jours sont à lire 1290 ans.

La première révélation que fit le prophète Muhammad de sa mission prophétique eut lieu en l'an 612 de l'ère chrétienne, (dix ans avant l'institution du calendrier musulman).

Et la première révélation que fit Baha'u'llah de sa propre mission eut lieu en l'an 1863 de cette ère.

Entre ces deux révélations s'étaient écoulées 1290 années lunaires musulmanes, auxquelles correspondent 1251 années solaires.
En groupant 612 ans et 1251 ans, on obtient 1863.

Or on trouvera au chapitre 16 du présent livre que l'annonce du "Printemps divin" a eu lieu en 1863.

3°) Pour cette troisième datation, 1335 jours sont à lire 1335 années.

En partant de l'an I du calendrier musulman, soit en l'an 622 après J.C. et en additionnant 622 à 1335, on obtient 1957.

Il sera exposé au 25ème chapitre de ce livre comment et pourquoi l'année 1957 fut prépondérante pour la structuration planétaire baha'ie.

Si "fabriqués" que puissent paraître ces calculs et si "tendancieux" les résultats, il faut penser que les chercheurs bibliques ne guettaient en Daniel que le retour du Messie ou du Christ. Nouveaux venus, le Oecuménique et annonciateur n'en ont pas moins, aux dates en questions pris des positions publiques dont l'historicité est connue.

Quittant Daniel à gauche de notre retable, restons encore avec Jésus au mont des Oliviers.

Devant nous, dans le panneau central, se déroule une histoire.

L'on y voit le drame du peuple d'Israël. Peuple élu qui, pour avoir démérité devant Dieu, fut déchu de ses prérogatives, déporté en Babylonie ne laissant que ruines derrière lui. Après cette séquence punitive, Dieu a pardonné.

C'est Cyrus le roi de Perse qui, par sa politique de libéralisme religieux est alors le canal historique de ce pardon et son célèbre édit déclanche le processus du retour et de la reconstruction (sans lequel ni l'histoire d'Israël ni celle de Jésus n'eussent pu s'accomplir.)

Curieusement, une prophétie d'Isaïe fort antérieure au temps de Cyrus émettait la parole suivante: "Je dis à Cyrus "tu est mon berger". Lui, exécutera ma volonté tout entière quand il dira à Jérusalem "sois rebâtie" et au sanctuaire "sois fondé"." (Isaïe 44/27)

Dès l'édit Artaxerxés, en -457, commencent à jouer les 70 semaines daniéliques, dans l'option de redressement méritoire concédée par Dieu au peuple de Moïse. Ces 70 semaines qui sont les derniers siècles avant la manifestation Christique. En la 70ème semaine, on est au point culminant de cette option.

Jésus, né de l'Esprit, tend au monde la coupe de la vie éternelle et offre à quiconque croit en Lui, le Royaume de Dieu. Or les meneurs du peuple élu sentent peser sur Israël les crocs de la louve romaine et s'ils espéraient, certes, le roi messianique annoncé par leurs prophètes, ce roi de gloire tant chanté dans les psaumes de David., ils n'ont que faire d'espérances à moyen ou long terme. Si roi il doit y avoir, ces meneurs à courte vue en souhaitent la prompte venue mais le voudraient nationaliste, politisable, capable d'établir en Israël l'ordre et la sécurité et de lui rendre sa puissante unité du temps de Salomon.

Celui qui fustige les marchands au Temple, qui parle d'Esprit de Paix d'Amour et dit que son royaume n'est pas de ce monde, ne semble aucunement être le Messie que l'on attend.
Il est donc dénié, rejeté et condamné par eux.

Dès lors, l'Alliance de Dieu va leur échapper. L'acte premier est terminé. Le rideau tombe.

Pour le deuxième acte, le rideau aussitôt se lève sur les premiers judéo-chrétiens, sur la naissance de la chrétienté. L'Alliance se transfère sur ceux qui acceptent le don du Christ. Le peuple de Dieu est celui qui choisit le royaume de l'Esprit. La Chrétienté est bénie, s'approfondit, se développe, fleurit. Et le grand message de la divine destinée de l'homme, la Bonne Nouvelle, rayonne au grand soleil du nom du Christ.

Puis, peu à peu, les authentiques enseignements christiques se dénaturent et se stratifient. Le tendre amour est devenu charité rude. La douce paix est devenue force imposée.
Dogme et politique se font plus royalistes que ne l'est le roi du divin royaume.

C'est alors, qu'au 7ème siècle, se produit un fait nouveau. Muhammad, un obscur marchand caravanier arabe de la descendance d'Abraham par Ismaël, est soudain investi de l'audition d'un grand message (le Coran) dont le messager est à nouveau Gabriel, - Gabriel des visions de Daniel, de l'annonce à Marie - Gabriel qui se nomme formellement à Muhammad, signifiant ainsi la continuité de la Révélation.

Et ceci est l‘acte trois. Car c'est au tour de la chrétienté de se voir offrir une option.

Le Coran en effet, confirme la Parole du Christ mais infirme certaines erreurs de l'église chrétienne, survenues au cours des six premiers siècles.

L'Eglise pouvait accepter de rectifier. Elle préféra ignorer l'option, se voulant l'unique détentrice de la Parole.

Et ce fut alors la grande lutte séculaire entre Chrétienté et Islam, chacun qualifiant l'autre d'infidèle.

De même, Israël en diaspora pouvait admettre le Coran comme étant subséquent à ses propres livres bibliques et, saisissant sa chance, accepter l'option nouvellement offerte. Or Israël, sans rallier l'étape coranique, se contenta dans les premiers siècles de l'Islam d'avoir une coexistence religieuse pacifique de bonne tolérance. Dans le deuxième millénaire d'exil en diaspora occidentale et les positions s'étant raidies, le sort d'Israël en fut très aggravé.

Cette trilogie atteint ainsi le début du 19ème siècle chrétien, du 13ème siècle musulman.

Par ces deux grands monothéismes tout-puissants dans le monde, l'homme depuis longtemps est encagé dans le rituel. La vérité originelle de leurs deux révélations respectives est en oubli. La lettre recouvre l'esprit, l'iniquité prévaut sur la vertu. De leurs trônes, leurs deux pontifes ont régné sur la religion par l'autoritarisme du pouvoir temporel.

L'intemporel Temple de Dieu en est profané, l'abomination de la désolation le revêt. La foi grésille comme flamme à bout de souffle. Est-ce là le temps de la fin ?

Pour ce temps de la fin, Jésus avait indiqué par surcroît deux précisions de faits qui devraient s'être accomplies quand le figuier présenterait les signes du renouveau.

L'une: la diffusion mondiale de la Bonne Nouvelle sur tous les continents. (Marc 26,Mathieu 24)

Or les statistiques des missions chrétiennes montrent que dès 1834, après un apostolat de plusieurs siècles, cette précision de faits était accomplie.

La Bible Chrétienne, composée de l'Ancien et du Nouveau Testament, c'est à dire du message israélite et du message christique à la fois, avait ainsi, de stop en stop, accompli son tour du monde.

Et avait de ce fait, co-informé, co-enseigné parallèlement aux enseignements de l'Islam et des autres religions du vaste monde.

Cette première précision de fait, indiquée par Jésus, était fort explicite en son laconisme !

Quant à la seconde: le cas d'Israël qui devait demeurer exclu et dispersé, avec Jérusalem aux mains des étrangers, jusqu'à la levée de l'interdit divin. (Luc 26, Mathieu 24)

Le cas d'Israël ! Israël, le peuple élu porteur de la Promesse, un peuple et un destin exceptionnels.

Israël expatrié, déchu, honni, qualifié de déicide, exécré, Israël tout au long de sa longue longue diaspora ne cesse de méditer, de s'accrocher à sa Promesse, de prier, d'espérer, d'attendre et de croire.

Il endure en exil une variété de séquences plus ou moins douloureuses. Son pays connaît une diversité d'occupants plus ou moins tolérants envers les quelques mini groupes israélites demeurés en vigiles au sol; d'occupants plus ou moins affairés à posséder "au nom de Dieu" cette fière Jérusalem que rien ne parvient à violer.

Romanité païenne, Byzantisme chrétien, Islam qui érige son dôme sur les ruines du Temple, édifices cultuels en tous genres, royaumes crusadiens, conquêtes et reconquêtes des lieux saints par les uns ou les autres; puis l'Islam encore, et par surcroît l'occupant ottoman qui, du 16ème siècle au début du 20ème, fait peser son régime politique et policier sur ce pays qui n'est plus que l'ombre de ce qu'il fut. Abandon, misère, aridité, saleté, désolation, mal traitements, sont le lot de ses habitants.

Mais depuis le milieu du 19ème siècle, les premiers symptômes de flexibilité de la ramure du figuier évoqué par Jésus apparaissent.

Israël en Europe sort de sa pieuse résignation, commence a concevoir un Etat nominal, fonde le mouvement sioniste, gagne le soutien de personnalités politiques et financières mondiales. Surtout, il fait parler de lui. Et les pogroms, s'ils sont hélas sanglants, les pogroms parlent I

Et voici même la chrétienté tricéphale qui bouge. On ouvre à Jérusalem des consulats de diverses nationalités. Des philanthropes fondent des établissements sociaux. L'immobilier entre en jeu et construit. La civilisation et l'urbanisme de déploient malgré le régime ottoman. La démographie augmente. Des colonies agricoles s'instaurent. Des israélites de la diaspora reviennent au pays.

Déjà, la ramure est flexible, les feuilles sont encore invisibles mais pourtant proches...

Israël! Israël dont Esaïe avait prophétisé le point culminant de son malheur et de son relèvement par des versets devenus explicites après l'atroce génocide hitlérien:

"Voyez, mon serviteur prospère; il s'élève, grandit, est placé très haut: Autant la multitude fut stupéfaite à son sujet car il était défiguré au point de n'avoir plus rien d'humain - son apparence n'était plus celle des fils d'Adam; autant il fera accourir des peuples nombreux, les rois se tiendront bouche close devant lui; car ce qui ne leur a point été conté: ils le verront, ils observeront ce qu'ils n'avaient point ouï dire." (Isaïe 52/13-15)

La suite, tout le monde la connaît Et la prodigieuse ascension de la renaissance d'Israël, marque le fait sans précédent d'un Etat qui existe par décision consultative et juridique de la majorité des nations. En outre, le peuple israélien moderne, - israélites et israéliens - est composé d'immigrants nés dans plus de cent nations différentes. Dans ses enfants nés en Israël, ce peuple exemplifie par son unité fusionnée, la synthèse de l'unicité humaine.

On voit ainsi combien cette deuxième précision de fait était tout aussi révélatrice et explicite que la première.

Quittons à présent Jésus au centre de notre retable, et passant à droite, voyons Jean.

En ouvrant le livre de sa Révélation, d'emblée il est précisé qu'il s'agit là d'une: "révélation de Jésus-Christ. Dieu la lui donna pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt."

Après cet avertissement, Jean relate qu'il se trouvait sur l'île de Patmos lorsqu'il reçu cette vision.

En état de transe, il entend soudain une voix clamant comme dans une trompe et, se tournant vers la clameur, il voit entouré de sept candélabres d'or: "comme un fils d'homme, revêtu d'une longue robe serrée à la taille par une ceinture en or."

Si la description qu'en donne ainsi Jean rappelle étrangement celle de la vision de Daniel, c'est que le symbolisme en est le même.

Jean, poursuit son récit: "Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme neige. Ses yeux sont comme une flamme ardente. Ses pieds comme de l'airain précieux que l'on aurait purifié au creuset. Sa voix, comme le grondement des grandes eaux.

Dans sa main droite il y a sept étoiles et de sa bouche sort une épée effilée à double tranchant. Son visage est comme le soleil brillant de tout son éclat." (Jean 1/13)

Puis Jean ajoute qu'à cette vue il tomba à terre comme foudroyé mais que "Lui" le toucha de sa dextre, le rassurant: "Ne crains rien. C'est Moi. Le Premier et le Dernier, le Vivant... Ecris-donc avec soin tes visions, le présent et ce qui doit arriver plus tard." (Jean 1/17)

Puis, la grande apparition énonce: "Quant au mystère des sept étoiles... et des sept candélabres d'or, le voici: les sept étoiles sont les anges des sept églises et les sept candélabres sont les sept églises."... (Jean 1/20) et dicte ensuite à Jean sept messages différents, (les Lettres aux sept Eglises), chacun d'eux comportant un liminaire et une conclusion particuliers.

Les messages traitaient de questions spécifiques aux églises d'alors, mais les liminaires et conclusions - si on les lit en les ayant détachés des messages - prennent une dimension prophétique dominante.

En cette dimension, le mystère des étoiles et candélabres pourrait être accessible. Il suffirait de transposer en pensée le sens du mot "église" en celui de "religion". Ainsi faisant, on comprendrait que le Vivant tient en sa main les sept esprits- animateurs de sept religions, et que les sept candélabres d'or sont les lumineux substrats de ces sept religions.

Voici, séparés de leurs messages centraux, ces liminaires et conclusions.

- I - Liminaire
"Ainsi parle celui qui tient les sept étoiles dans sa droite, qui marche au milieu des sept candélabres d'or.

Conclusion:
Celui qui a des oreilles, qu'il écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises: Au vainqueur, je donnerai à manger de l'arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu."

- II - Liminaire
"Ainsi parle le Premier et Dernier, Celui qui fut mort mais qui est revenu à la vie.

Conclusion:
Le vainqueur n'a rien à craindre de la seconde mort."

- III - Liminaire
"Ainsi parle Celui qui possède l'épée effilée à double tranchant.

Conclusion:
Au vainqueur, je donnerai de la manne cachée. Je lui donnerai un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît hormis celui qui le reçoit."

- IV - Liminaire
"Ainsi parle le Fils de Dieu dont les yeux sont comme une flamme ardente et les pieds pareils à de l'airain précieux.

Conclusion:
Et je lui donnerai l'Etoile du Matin. Celui qui a des oreilles, qu'il écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises."

- V - Liminaire
"Ainsi parle Celui qui possède les sept Esprits de Dieu et les sept étoiles.

Conclusion:
Le vainqueur sera donc revêtu de blanc et son nom je ne l'effacerai pas du Livre de Vie mais j'en répondrai en présence de mon Père et des anges.
Celui qui a des oreilles, qu'il écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises."

- VI - Liminaire
"Ainsi parle le Saint, le Vrai, Celui qui détient la clé de David. S'Il ouvre, nul ne fermera et s'Il ferme, nul n'ouvrira.

Conclusion:
Mon retour est proche. Tiens ferme ce que tu as et que nul ne te ravisse ta couronne. Le vainqueur, je le ferai colonne dans le temple de mon Dieu, il n'en sortira jamais plus et je graverai sur lui le nom de mon Dieu et le nom de la cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel de mon Dieu, et le nouveau nom que je porte. Celui qui a des oreilles, qu'il écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises."

- VII - Liminaire
"Ainsi parle l'Amen, le Témoin fidèle et vrai, le Principe des oeuvres de Dieu.

Conclusion:
Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper. Moi près de lui et lui près de moi.
Le vainqueur, je lui donnerai de prendre place près de moi sur mon trône, de même que moi-même après ma victoire j'ai pris place auprès du trône de mon Père sur son trône.
Celui qui a des oreilles, qu'il écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises."

Dans le Livre de Jean, venant immédiatement après les Lettres aux sept Eglises, la vision apocalyptique se déploie, puis se termine sur cette affirmation:

"Voici que mon retour est proche... Je suis l'Alpha et l'Omega, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin."

Et nous refermons le retable !


Chapitre 3. LA PROMESSE DE L'UNITE UNIVERSELLE

Dans le monde, remarque Teilhard de Chardin dans son livre "Le phénomène humain", "dans le monde, l'homme est entré sans bruit."

A partir du mammifère placentaire, au cours d'une évolution qui dura des milliers de millénaires jusqu au stade du préhominien, progressant ensuite par des multitudes de mutations, cette anthropotechnie mena ce préhominien jusqu'à l'Homme physiquement accompli en sa "suréminente dignité et valeur axiale de notre espèce".

Dès son jeune âge de raison, l'homme allait avoir à connaître son principe créateur. Mais pour connaître, il faut savoir apprendre.

Ce jeune vivait innocemment au jardin de l'Eden, jardin d'enfant en quelque sorte, et l'heure des leçons sérieuses approchait. Avant l'Eden, le phénomène humain fut-il l'objet de pulsions et leçons divines ? Dieu seul le sait ! Car la Bible dans sa description symbolique de la Genèse, présente ce nouvel humain, Adam, comme étant le premier homme auquel parla Dieu.

Entré sans bruit mais désormais et d'un seul coup célèbre, Adam devint ainsi le premier homme connu. En ce temps là, il vivait auprès d'Eve sa compagne leur édénique état d'insouciant bonheur. Mais l'heure, déjà, n'était plus à l'insouciance.

Trois impératifs culturels s'imposaient désormais à l'homme:

- Accepter la notion de créateur, de création, de créature ;
- Se soumettre avec confiance aux directives que donnerait ou ferait donner le Créateur ;
- Se refuser aux arguments de désobéissance qu'émettrait le subtil tentateur de l'homme.

Puis en passant par la preuve de l'épreuve et d'enseignements en enseignements, apprendre à affiner sa "suréminente dignité" d'espèce humaine, dont l'ère adamique ouvrait l'étape de "valeur axiale".

Dans le verger de cet Eden, parmi les fruitiers, s'offrait le fruit jumelé de science et sagesse. La science sans la sagesse équilibrante étant un dangereux poison, et la sagesse ayant besoin pour être acquise d'avoir employé la raison.

Certes, Adam et Eve étaient pourvus de la raison, cette fleur de leur état humain physiquement accompli. Mais en ces jouvenceaux la sagesse étant inconnue, Dieu leur fit interdiction de goûter au beau fruit du dangereux poison.

Hélas, le Subtil tentateur argumenta si persuasivement que la divine interdiction fut transgressée.

La portée de cette désobéissance fut qu'Adam connut prématurément ce qu il n'était pas encore capable de maîtriser et que, pour les deux transgresseurs, le fruit défendu fut d'une amère digestion.

Car la sentence émise par Dieu (et que schématise la Bible) les condamnait en responsables à subir les pleines conséquences de leur acte.

Dès lors exclus de l'édénique état, désormais sachant trop sans en savoir assez, jeune couple esseulé qui se sentait d'une autre humanité que celle encore sur terre, Eve et Adam se consolèrent l'un par l'autre en fondant leur humain foyer.

En ce foyer naquit bientôt un fils, Caïn. Et puis Abel.
Caïn devint cultivateur, Abel éleveur de bétail.

"Au bout d'un certain temps, relate la Bible, Caïn présenta du produit de la terre une offrande au Seigneur et Abel offrit de son côté des premiers-nés de son bétail... Le Seigneur se montra favorable à Abel et à son offrande, mais à Caïn et à son offrande Il ne fut point favorable." (Genèse 4)

Caïn fut décu, loin d'accepter cela avec sérénité (la preuve par l'épreuve). Dieu s'adressant alors à l'éprouvé lui conseilla la sage voie de soumission à la divine volonté et lui exposa cette option: "Si tu t'améliores, tu pourras te redresser. Sinon, le péché est tapi à ta porte; il aspire à t'atteindre. Mais toi, sache te dominer."

Caïn avait ainsi l'immense privilège d'être le deuxième homme (connu) au monde, auquel Dieu adressait formellement la parole.

Mais qu'en fit-il ? Après une dispute avec son frère, il tua sauvagement celui-ci. Le voilà donc responsable du premier fratricide de la famille adamique. Maudit par Dieu, chassé par Dieu, il n'est plus qu'un paria.

Pour reconstituer le foyer, Eve et Adam eurent un autre fils, Seth, lequel devint père d'Enos et, indique la Bible, "alors on commença d'évoquer le nom de l'Eternel". (Genèse 4/26) Ce qui situe la toute première phase religieuse connue, car petit-fils d'Adam et fils de Seth, Enos fonda, entre d'autres ramures, la droite lignée qui descend directement sur l'illustre Noé.

Mais, depuis l'époque d'Adam à celle de Noé, la famille adamique immensément multipliée, avait par clans, par groupes et tribus, peuplé le monde.

Or, incapable de résister aux assauts du subtil Tentateur, qui lui fit oublier jusqu'au nom même de Dieu, elle s'était pervertie et corrompue rendant le monde abominable.

Noé, seul de ses contemporains était irréprochable. Son épouse, leurs trois fils Sem, Cham, Japhet et leurs épouses, formaient une famille qui vénérait le nom de l'Eternel.

L'ère adamique si riche d'avenir allait-elle avorter par cette déchéance ?

Noé, élu par Dieu, reçut des ordres. Un bâtiment flottant devait être construit selon un plan révélé. Par couples toutes espèces du règne animal devaient être embarquées auprès de la famille noémique. Des aliments placés à bord devaient être prévus pour une durée indiquée. Un grand lavage diluvien allait exterminer tous les dégénérés et faire de Noé le nouveau chef de file.

Puis vogue l'arche, à la grâce de Dieu!

Quand le cataclysme aquatique eut pris fin, l'ère adamique émergeait à nouveau jeune et belle.

Et pour marquer le souvenir de la leçon divine, l'arc-en-ciel nous la dessine en sept couleurs !

Des trois fils de Noé, Sem, Japhet, Cham, se repeupla le monde. Au débarqué de l'arche, père et fils parlaient la même et seule langue.

Noé sur chacun de ses trois fils, et, par répercussion, sur les arbres de vie qui porteraient leurs noms, imposa prophétiquement le sceau de leur triple destin.

SEM fut béni par cette formule laconiquement superlative: "Béni soit l'Eternel, Dieu de Sem."

JAPHET fut promu à l'épanouissement des potentialités de sa qualité virtuelle et la bénédiction lui donnait pour finalité de: "résider sous les tentes de Sem."

CHAM - ayant, selon la Bible, failli au respect filial - fut asservi à ses frères.

Pour Sem et l'arbre sémite, l'histoire des religions issues d'Abraham montre les effets de l'imposition de Noé.

Pour Japhet et l'arbre japhetite, l'étrange formulation: résider sous les tentes de Sem, pourrait, par l'histoire générale des religions, s'interpréter comme une prophétie de convergence. Le japhetite, par la voie multimillénaire de sa propre évolution spirituelle, rejoignant à un moment donné la voie des religions issues du sémitique (des tentes), a pris un nouveau départ sous le seul chapiteau du spectacle de Dieu.

Pour Cham et l'arbre chamite, cet asservissement fait corps avec l'histoire. Mais il fut aboli au cours du 19ème siècle, tant par la libération légale de l'esclave que par la naissance du socialisme émancipateur de l'homme exploité par l'homme.

Et le 20ème siècle, ne pouvant plus empêcher cette irréversible abolition, voit se lever contre les oppresseurs ces oppressés qui, déjà virtuellement - et partout tôt ou tard - ne seront jamais plus des hommes exploités.

En outre, dès le triple repeuplement noémique, chaque être humain, qu'il fut dominateur ou dominé, et tout en faisant partie d'un ensemble systématique, a toujours eu - par la liberté inaliénable de son âme - sa propre vie spirituelle indépendante d'aucun système.

Lorsque les trois fils de Noé, ces trois pro géniteurs respectifs, eurent à repeupler le monde post-diluvien, ils durent le faire le plus promptement et largement possible.

Mais ces trois arbres de vie ne peuvent être raciaux, sont symboliques et prophétiques, car non seulement ils devinrent des forêts multiples et immenses, mais que leurs essences entre métissées composèrent des mixtures de races et de peuples.

La langue unique que parlaient Noé et ses trois fils se déforma en dialectes diversifiés qui devinrent des langues, au cours de la mouvance des tribus et des peuples, leurs guerres offensives et défensives pour les conquêtes de territoires et de suprématie dynastique ou politique, et leurs cultes entremêlant leurs dieux ou leurs symboles sous quelque dictature, adaptation ou mimétisme que ce fut.

Parfois certains pays prenaient le nom du conquérant, ou bien le conquérant adoptait le nom du pays conquis.

Chaque homme, en ces mixtures, n'avait une identité personnelle que sous le nom de son aïeul ou, s'il s'était fixé quelque part, par le lieu géographique de sa naissance, ou encore par la langue qu'il parlait.

Au début du repeuplement, Sem, indique la Bible, eut cinq fils notoires et bien d'autres fils et filles.

L'arbre sémite, à partir de cette génération, proliféra abondamment.

Deux de ces fils notoires, Aram et Arphaxad., concernent directement la Bible et Abraham car, du peuple qui descendit d'Aram se développa le langage araméen, et de Hebr, petit-fils d'Arphaxad, se développa le langage hébreu. C'est aussi de la souche d'Arphaxad qu'une lignée descend droit sur Tharé.

Tharé: d'origine sémite, de naissance chaldéenne, de langue hébraïque. Né à Ur puis installé à Harran en Mésopotamie, Tharé père d'Abraham (dont le nom était alors Abram, avant d'être plus tard modifié par Dieu).

Abram a pour épouse sa demi-soeur la très belle Saraï, qui s'étant avérée stérile avait obtenu - en un temps où la monogamie était exceptionnelle - qu'Abram ne prit point d'autre épouse, même pour avoir des enfants.

Malgré cela et quand l'heure prophétique fut advenue, voici que la sibylline formule jadis prononcée par Noé: "Béni soit l'Eternel, Dieu de Sem" allait s'imposer à Abram.

Harran où il vivait était une cité polythéiste. Seul contre tous, il avait tenté d'y proclamer le Dieu unique mais l'échec avait été total.

Ce fut alors que Dieu lui enjoignit l'ordre de laisser tomber la vaine lutte et de partir:

"Eloigne-toi de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle et va au pays que je t'indiquerai.
Je te ferai devenir une grande nation; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux et tu seras un type de bénédiction... Par toi seront bénies toutes les races de la terre."

Et Saraï, malgré la fortune de son époux puissamment riche de bétail et serviteurs, d'or et d'argent, Saraï avait accepté de bon coeur l'abandon de sa vie à Harran urbaine et confortable, pour accompagner Abram vers une terre indéterminée, par un dur périple, avec tous leurs troupeaux, leurs tentes et leurs gens, par déserts, monts et plaines, de puits en puits, de pâturages en pâturages, de campements en campements, dans une errance monotone et sans but apparent.

Elle rendait amplement à Abram son renoncement à n'avoir à cause d'elle pas eu d'enfants.

Au-delà occidental de l'Euphrate, un territoire situé de N.E. en S.O. entre la Mésopotamie et l'Egypte, jouxtant à gauche le grand désert Syro Arabique et baignant à droite dans la Méditerranée, véritable microcosme géologique et climatique non encore entré nominalement dans l'histoire, se trouvait relativement peu peuplé.

Ce fut vers ce territoire qu'Abram se dirigea.

Et ce fut au cours de son périple qu'il rencontra Melchisédech.

L'origine de la religion monothéiste se fond dans la nuit noémique, mais celle au service déclaré du Dieu Suprême que servait Melchisédech pourrait bien avoir été la première connue.

Cette mystérieuse religion primitive, nul ne l'évoquerait si un non moins mystérieux grand prêtre, Melchisédech, n'était cité dans la Bible (Genèse 14) et précisément au sujet d'Abram.

Surprenant Melchisédech qui survient tout à coup dans la Bible et qui en sort presque aussitôt sans que le Livre commente cet incident.

Son nom signifierait Roi de Justice. Il aurait été roi de Shalem (la future Jérusalem). Mais ni sa généalogie, ni sa fonction sacerdotale, ne sont expliquées. Il entre en scène, tout simplement.

Et Abram, non seulement ne s'étonne point de voir venir à lui ce grand prêtre apportant le pain et le vin rituels, mais probablement connaissait-il déjà ladite religion car il reçoit sans surprise, avec ferveur, la grande bénédiction solennelle qui lui est administrée au nom du Dieu Suprême auteur des cieux et de la terre, puis en un geste naturel remet au roi prêtre Melchisédech, la dîme.

N'est-il point permis de penser qu'il s'agissait là, quelques dix-huit siècles avant Jésus, d'une sorte de religion matricielle quasi initiatique, encore discrètement informelle mais incontestablement monothéiste, sans que, toutefois, Dieu y fut autrement nommé que "Très-Haut" ou "Suprême" ?

Une religion reliant l'humain au divin, l'homme à son Créateur, par le fil direct de la confiance et de l'amour...

Mais une religion qui devrait être ensuite explicitée, formulée, approfondie, amplifiée et transformée en un enseignement cultuel majeur.

Or bien avant que puisse se produire la grande manifestation Sinaïtique de Moïse et que la primitive et informelle religion du Dieu suprême y soit amplifiée et transformée en culte majeur, quelques siècles d'évènements naturels et surnaturels allaient devoir relier Abraham à Moise par le fil d'or de la Révélation.

Lorsque Abral et Saraï quittèrent à jamais Harran, ils étaient respectivement âgés de soixante-quinze et de soixante-six ans, dit la Bible.

Après onze longues années d'expectative, la promesse de Dieu leur fut renouvelée. Saraï, cessant alors d'être exclusive, offrit à son époux la matrice d'Agar sa suivante égyptienne.

A quatre-vingt-six ans Abram est enfin père, d'Ismaël

Du bébé à l'adolescent, cet enfant de leur foi est choyé comme fruit précieux de la Promesse.

Et durant que l'enfant grandit, Abram reçoit de Dieu le nom nouveau qui va couvrir sa dynastie:

"Ton nom ne s'énoncera plus désormais Abram. Ton nom sera "Abraham" car je te fais le père d'une multitude de nations. Je te ferai fructifier prodigieusement; je ferai de toi des peuples, et des rois seront tes descendants." (Genèse 17/5-6)

Après avoir ainsi changé le nom d'Abram, Dieu dit encore:

"Saraï ton épouse, tu ne l'appelleras plus Saraï mais bien Sara. Je la bénirai on te donnant par elle aussi un fils. Je la bénirai en ce qu'elle produira des nations et que des chefs de peuples naîtront d'elle." (Genèse 17/15)

Un an plus tard, par conception spectaculairement miraculée, cette femme stérile de quatre-vingt-onze ans donne à son époux centenaire un fils que l'on nomme Isaac.

Ce poupon béni est sa gloire et Ismaël adolescent n'est plus pour elle qu'importun. Elle exige qu il parte avec sa mère.

Avec douleur Abraham éloigne alors son premier-né, fils très aimé, fils éduqué dans le rigoureux monothéisme de la religion du Dieu Suprême, fils qui va désormais devoir fonder son existence indépendante en des contrées polythéistes.

S'il s'en sépare avec douleur, c'est pourtant avec confiance, car Dieu, sur la naissance Ismaël avait prononcé:

"Je l'ai béni, je le ferai fructifier à l'infini, il engendrera douze princes et je le ferai devenir une grande nation." (Genèse 16/20)

Ismaël, sémite et hébreu par son père mais de sang égyptien par sa mère, est ainsi éjecté du foyer paternel. Il s'installera en Arabie d'où sa descendance ressurgira dans l'histoire quelques vingt-cinq siècles plus tard par le prophète Muhammad, lequel recevra la Révélation coranique et fondera l'Islam. Pour l'heure, et la bénédiction de Dieu étant sur Ismaël, Abraham remet ce fils au Tout-Puissant et reporte sur Isaac sa tendre vigilance paternelle.

Le poupon chéri de Sara devient un préadolescent. Isaac est Le fils, L'héritier, la fierté! En lui est incarné tout le bonheur du couple. Il est le roi de leur foyer. On vit dans le miracle.

Mais voici que Dieu éprouve la foi et la soumission d'Abraham en ordonnant que Lui soit offerte en sacrifice la vie même du fils de l'Espoir. (La preuve par l'épreuve !)

Abraham on absolue soumission étant sur le point de trancher cette jeune vie: cet acte d'intention aura même valeur probante que l'oblation réelle d'Isaac et Dieu, alors, arrête la main d'Abraham.

Nous dirions de nos jours, communément parlant, qu'accepter de tuer son fils pour obéir à Dieu: "il fallait l'faire"! Or Abraham l'a fait. Et c'est pour l'avoir fait que la grande promesse de Dieu sur la postérité abrahamique ira jusqu'en ses fins ultimes.

En ce temps là, par la vie cultuelle d'Abraham et des siens, que pouvaient observer les tribus étrangères d'alentour, déjà se dégageait un exemple faisant image, déjà l'on commençait à respecter "le Dieu d'Abraham et d'Isaac" ainsi que leur mystérieuse religion informulée.

En outre, Abraham maria son héritier à une jeune vierge qu'il envoya quérir au foyer de son propre frère afin que la descendance d'Isaac soit de pure souche familiale et de même tradition religieuse.

Lorsque, à l'âge de trente-six ans, Isaac jusque là célibataire choyé perd sa mère, son désarroi en est aussitôt soulagé par l'épouse qui vient d'arriver.

Mais la très belle Rebecca qui fait sa joie, ne lui donne pas d‘enfants.

Abraham, veuf, en constatant cela, se remarie, et de Qeturah sa nouvelle épouse, le patriarche devient encore père de plusieurs garçons.

Or voici qu'Isaac et Rebecca, après vingt ans d'amour stérile et à prier ensemble ont enfin des jumeaux: Esaü et Jacob.
Lesquels jumeaux s'élèvent sans problèmes.

Ce que voyant, l'heureux grand-père Abraham désormais assuré de l'avenir pour la miraculeuse descendance de Sara, et afin de réserver l'héritage sacré d'Isaac et de ses jumeaux, éloigne définitivement de son foyer les fils nés de Qeturah, on les établissant au plus lointain possible, vers le Nord, avec des dotations satisfaisantes. La Bible dit cela et puis n'en parle plus.

Et les jumeaux poursuivent leur croissance. La vie continue d'être paisible et florissante on ce foyer où lentement s'éteint le patriarche qui meurt à cent soixante quinze ans.

Lors de sa mort, la famille d'Abraham vivait encore en semi-nomadisme apatride, ne possédant de sol en Canaan que par l'acquisition du caveau funéraire de Sara à Hébron.

L'élu de Dieu y fut inhumé auprès d'elle. Et Ismaël, le fils aîné, vint de loin se joindre à Isaac pour honorer le deuil.
Les jumeaux étaient déjà des adolescents.

Pour sa part, Abraham ne légua à la postérité qu'une série d'exemples vécus: l'amour de Dieu, la foi totale, la confiance inaltérable, l'obéissance absolue, la Soumission.

Précurseur des modernes bandes dessinées, ses images parlantes par l'exemple donné, gardent à travers presque quatre millénaires un impact toujours aussi vif.

C'est que sa mission dépassait de haut son humaine personne. En obéissant comme il le fit et contre toute logique, sa vertu préparait les conditions qui allaient permettre à la religion première du Dieu Suprême d'être ultérieurement surpassée par celle qui serait révélée à Moise et que Moïse aurait mission et pouvoir de fonder.

Désormais et jusqu a nouvel ordre, la promesse faite à Abraham se trouvait en suspens sur Isaac devenu chef du clan.

Or Isaac, certes, dès son enfance avait été bon fils. Adulte puis vieillard, il était bon époux et bon père. Mais l'enfant du miracle, l'héritier de l'élu de Dieu, s'il n'avait eu la rigoureuse et exemplaire éducation religieuse que lui donna Abraham, aurait été par son caractère banal et faible, bien désarmé sous l'impact de cette promesse.

Heureusement pour lui, son rôle en ce destin fut de simple jonction et l'unique apostrophe directe de Dieu au docile Isaac devenu chef du clan avait été proportionnée à sa mesure:

"Je suis le Dieu d'Abraham ton père. Sois sans crainte car Je suis avec toi. Je te bénirai et je multiplierai ta race, pour l'amour d'Abraham mon serviteur." (Genèse 26/24)

Mais voici que les jumeaux sont devenus de jeunes hommes et Jacob, le cadet, manifeste une puissante personnalité.

L'aîné Esaü, fils frondeur ayant épousé deux femmes étrangères ; rouquin velu épris de liberté, grand chasseur de gibier qu'il cuisine et dévore, est toujours par monts et par vaux. L'insouciance est sa nature. Il vit chez ses parents comme vivant ailleurs.

Jacob, lui, qui ne bouge pas, fait de main de maître fructifier le grand cheptel patrimonial et, pieux, docile et travailleur, maintient la tradition. Il sent en lui la vocation de chef, il on a l'envergure et l'autorité pour l'être. Sa mère qui l'admire, a confiance et le soutient.

C'est alors occasionnellement, la cession marchandée entre ces deux jumeaux, du droit d'aînesse contre un certain plat de lentilles que convoitait Esaü, et l'affaire est conclue.

Quelque temps plus tard, leur père Isaac, les yeux déjà quasi éteints par l'âge et croyant se sentir mourir, voulut prononcer sur Esaü son fils aîné la solennelle bénédiction patriarcale. Ce fut Rebecca, leur mère, qui aida volontairement Jacob à se substituer à Esaü.

Ainsi Jacob, reçut-il pour lui et pour sa descendance, cette bénédiction qui était une effective transmission du patriarcat, car prononcée - même sur une autre personne - l'acte accompli avait pouvoir irréversible.

Après cela, les évènements ne tardent guère. Esaü le spolié, l'impulsif, le violent, ne décolère pas: s'il supprimait Jacob, ses droits lui reviendraient.

Or Rebecca suggère à son époux d'envoyer Jacob à Harran, chercher épouse en la famille d'Abraham - comme ce fut le cas pour elle-même - et ce qu'hélas n'avait point fait Esaü. En procédant ainsi, la pure lignée d'Abraham serait sauvegardée. De plus, Harran étant fort loin, la distance et le temps laisseraient Esaü s'apaiser.

Sitôt dit, sitôt fait. Et Jacob quitte alors le foyer de sa jeunesse heureuse.

Dès sa petite enfance et jusque là, il avait certes été instruit des faits surnaturels et promesses divines qui avaient conditionnés les vies de son grand-père et de son père. Mais lui-même ne connaissait Dieu que par ouï-dire et sous le nom de Très-Haut.

A l'aller vers Harran, il dormait harassé sur la pierre et sous les étoiles lorsqu'il fut envahi par un rêve.

Du sol au firmament se dressait une immense échelle de lumière, sur laquelle venaient et allaient des messagers divins, cependant qu'au sommet la notion de Dieu paraissait. Jacob alors, entendit ces paroles:

"Je suis l'Eternel, le Dieu d'Abraham ton père et d'Isaac. Cette terre sur laquelle tu reposes, Je la donne à toi et à ta postérité. Elle sera, ta postérité, comme la poussière de la Terre et tu déborderas au couchant et levant, au nord et au midi. Et toutes les familles de la Terre seront heureuses par toi et ta postérité..." (Genèse 28/13-14)

En ces paroles, le nom de l'ETERNEL, ce nom par lequel Noé avait jadis béni l'arbre sémite et qui, depuis des millénaires, n'était plus mentionné, ce nom sacré était formellement énoncé à Jacob.

Chaque dormeur a éprouvé que lorsqu'un rêve est différent de ceux de chaque nuit, on se réveille impressionné et il reste dans la mémoire.

Celui de Jacob fut tel que, en presque quatre millénaires, il est toujours aussi vivant.

C'est que Jacob, qui succédait soudainement à Abraham, venait de vivre l'immense évènement de la première Visitation.

Après cela il poursuivit sa route et parvint à Harran, au foyer du frère d'Abraham. Laban, son oncle maternel, voulut bien lui donner ses filles en mariage. D'abord l'aînée, Léa, puis la ravissante Rachel dont Jacob était fort épris. Mais selon la coutume du temps, il dut travailler chez leur père sept années par épouse ainsi acquise. Ce qui fit quatorze ans, plus six autres car Laban était resquilleur.

Mais quand ce fut fini, Jacob revint vers son très vieux père accompagné de Léa et Rachel, de deux autres co-épouses domestiques et de onze fils bien bâtis. En outre, Rachel allait bientôt mettre au monde le douzième.

Jacob était devenu riche en bétail et esclaves acquis par son labeur.
A l'approche des tentes de son père, il envoya à Esaü des offrandes de paix. Puis, redoutant pourtant quelque acte de rancune fraternelle, il se remit aux mains de Dieu.

Ce fut cette nuit là que se produisit la deuxième Visitation.

Il allait s'endormir, lorsqu'il fut silencieusement provoqué en close-combat par un inconnu. L'étrange joute dura jusqu'à l'aube. Pour vaincre, l'agresseur toucha le nerf sciatique de l'agressé. Puis, parlant enfin, l'inconnu annonce qu'il se retire. Et Jacob, ni vaincu ni vainqueur, déclare:

"Je ne te laisserai point partir que tu ne m'aies béni."

L'inconnu questionne: "Quel est ton nom?" Jacob se nomme. L'être mystérieux déclare alors:

"Jacob ne sera plus désormais ton nom, mais bien ISRAËL. Car tu as jouté contre puissances célestes et humaines et tu os resté fort."

Jacob demande encore: "Apprends-moi, je te prie, ton nom !"

L'être divin élude la réponse, mais dispense à Jacob Israël la bénédiction souhaitée. (Genèse 32/25-30)

Cette deuxième Visitation doit être rapprochée de la première si l'on veut dégager leurs implications. Car en somme:

Dieu, à Harran, s'est emparé d'un homme, Abram, et s'est choisi pour terre sainte un certain territoire.

Abram s'est mis on route sans trop savoir vers où. Dieu lui promet possession dudit territoire, pour une descendance que cet homme n'a pas.

Et Dieu, en résumé, annonce que:

- A partir de cet homme et de cette terre, se développera une grande nation. Le nom de cet homme béni par Dieu, sera glorifiant et glorifié, bénifiant et bénéfique. Par le fait même de cet homme, seront bénies toutes les familles de l'humanité.

- Au cours du périple, Abram a un premier fils, Ismaël Dieu on le bénissant a annoncé qu'Il le fera fructifier à l'infini, engendrer douze princes et devenir une grande nation.

- Toujours au cours du périple, Dieu modifie le nom d'Abram on Abraham. C'est donc de ce nom là qu'il s'agit désormais, au sujet de toutes les familles de l'humanité. Et Dieu explique que ce nom ainsi modifié devient principe d'une multitude potentielle de nations, de peuples et de rois.

- Sur Isaac, fils d'Abraham et de Sara (et non celui d'Abram et d'une étrangère), Dieu énonce qu'Il bénira ce fils et multipliera sa race, pour l'amour d'Abraham. Ici, l'on voit se spécifier la descendance d'Isaac comme étant racialement définie parmi les familles de l'humanité.

- A Abraham succède Isaac,qui transmet de son vivant à son fils Jacob le pouvoir successoral humain de chef de la lignée Abrahamique.

- Jacob a le privilège de recevoir deux visitations surnaturelles. En la première Dieu, qui se désigne à lui sous le nom d'Eternel, ce nom par lequel Noé avait béni Sem, Dieu ainsi indique explicitement ce rappel et ce rapport. Puis Jacob est par Dieu investi du pouvoir successoral spirituel d'Abraham. La terre sainte lui est formellement donnée, à lui et sa postérité. Tandis que sur fond théophanique, l'échelle immense de lumière anticipe et illustre l'incessant mouvement des messagers divins, de religion à religion, dans la progressivité de la Révélation intemporelle. Puis revoici l'annonce de l'immense postérité abrahamique, avec, cette fois, une nouvelle précision: elle atteindra la Terre entière en ses extrêmes points et fera le bonheur de toutes les familles de l'humanité.

- Enfin, par la seconde visitation, et plus qu'il n'en avait été pour le nom d'Abram dont l'énoncé ne fut que modulé, voilà pour Jacob l'attribution d'un nom entièrement nouveau.

On le voit, l'histoire ultérieure des religions d'origine abrahamique eut son point de départ en cette double visitation, qui fut la première connue et qui de si loin et de si haut aboutit au temps présent des problèmes actuels.

Car enfin, cette fameuse promesse à Abraham et à Jacob Israël, elle n'était point seulement le don d'un territoire - fut-ce de terre sainte - à un grand peuple - alors inexistant - ! Elle est immensément généreuse cette promesse!

Elle prend sa source en Noé, descend sur Abraham et Israël, (concernera au passage Krishna, Zoroastre et Bouddha), s'exemplifie par Jésus Fils de l'Esprit qui révèle ainsi aux hommes la nature de leur réelle filiation, s'intensifie par Muhammad porte-parole du Coran qui clôt la prophétie, élargissant la perspective.

Elle est tout simplement universelle, cette promesse !

Elle annonce à la population de la Terre entière, à toutes ces familles issues de mixations multiples au cours des âges, qu'après avoir souffert, lutté, appris à vivre ensemble, appris à révérer leur Créateur, à dignifier leur qualité humaine, ensemble elles émergeront de leur chaos social anachronique, pour accéder - déjà sur Terre - à l'instauration du bonheur, dont la base est leur unité.

Mais comme elle était loin de nous, l'immensité de la Promesse, lorsque Jacob fut promu Israël et qu'il n'avait encore avec lui que ses douze fils, dont trois vont illustrer l'histoire.


Chapitre 4. AU SOLEIL DE MOISE

Peu après le retour de son fils Jacob entouré de ses femmes et fils, et ses jumeaux s'étant réconciliés, le patriarche Isaac s'éteignit.

La promesse planait sur l'avenir des hommes.

La descendance physique de Jacob demeurait celle d'Abraham et d'Isaac, mais de Jacob promu Israël: la descendance spirituelle devenait en puissance le futur peuple israélite à vocation déterminante.

Trois des fils d'Israël, Joseph, Juda, Lévi, vont être des facteurs prépondérant.

JOSEPH est le départ du développement évènementiel.

Agressé par ses frères jaloux de lui, ils le jettent au fond d'un puit dans le désert. Passe une caravane qui se rend on Egypte. Croyant puiser de l'eau, elle sauve Joseph, l'emmène et l'y vendra à Putiphar fonctionnaire de Pharaon.

Cependant que Jacob Israël pleure ce fils dont les frères ont dit à leur père qu'il était mort accidentellement.

C'est donc en Egypte que Joseph fait sa vie, qu'il y devient puissante personnalité au royaume de Pharaon.

Il y recueillera plus tard son père Israël, et ses frères qu'il aura pardonné et les installera dans l'aisance et la sécurité.

C'est à partir de là qu'Israël et ses douze fils vont entrer on action, que la page est tournée vers l'Egypte où - on quelques siècles de couveuse - ils auront procréé le peuple d'Israël.

Au début, lorsque Joseph, ses onze frères, ses propres fils et ses neveux y firent souche, le groupe initial était d'environ soixante-dix personnes. En quelques siècles de vie égyptienne stabilisée, ce groupe aura développé un véritable peuple homogène et compact on sa tradition patriarcale monothéiste. Un peuple libre et fier, sachant préserver son originalité, même lorsqu'il aura été plus tard incorporé à la main-d'oeuvre corvéable des travailleurs pharaoniques.

JUDA est celui dont la descendance, multipliée on Egypte, donnera bien des siècles plus tard, le rameau de Jessé fondé à Bethléem. Obscur rameau, mais dont un des fils de Jessé sera le roi David fondateur de Jérusalem, sur laquelle Salomon fils de David érigera l'immortel temple. Le rameau de Jessé auquel, au siècle de Jésus, réfèreront les Evangiles, car Joseph le charpentier - bien que vivant à Nazareth - appartenait au rameau de Jessé en Bethléem. Et ce fut au lieudit du rameau paternel qu'il conduisit Marie, afin que l'Enfant saint puisse venir au monde conformément à la légalité civique.

JUDA est encore le nom qui fut donné au pays montagneux départi en Terre-sainte à sa descendance: le "pays de Juda", la Judée, les monts judaïques.

Et de là, deux mots qui firent hélas carrière: judaïsme et juif !

LEVI est celui dont la descendance multipliée en Egypte y donnera Moïse et Aaron son frère.

Aaron fut le porte-parole public de Moïse qui était bègue. Il fut institué premier Pontife sacerdotal et, avec ses fils, consacré en ce sacerdoce par l'onction sainte du Prophète.

La descendance de Lévi, les Lévites, fut affectée au service du culte.

De Joseph encore, par son fils Ephraïm, naîtra au temps de Moïse: JOSUE. Tout au long du ministère de Moïse, il se tiendra, discret et silencieux vigile, dans la tente d'Assignation. Puis, quand les jours de Moïse toucheront à leur fin, Dieu ordonnera à Moïse d'investir le saint et fidèle Josué des pouvoirs de chef du peuple d'Israël.

Dès la mort de Moïse, Josué procédera à la conquête des territoires assignés par Moïse aux tribus nominales, pacifiera les voisinages et instaurera l'unité du peuple d'Israël et de sa religion.

Lévi, donc, a donné Moïse, fondateur de la grande religion israélite, et Aaron, le premier pontife sacerdotal, ainsi que le corps des lévites au service du culte.

Joseph a donné Josué, le premier chef civil du peuple d'Israël.

Juda a donné par Jessé les rois David et Salomon, d'où Jérusalem et le Temple.

Depuis le temps de son accueil sous la protection de Joseph jusqu'au temps de son exode sous la direction de Moïse, le petit groupe initial qui était devenu ce peuple là, avait vécu des conditions matérielles d'existence qui s'étaient aggravées proportionnellement à sa propre croissance en nombre.

Le pharaon voyait d'un mauvais oeil cette population qui, étant soumise aux pires corvées, se laissait maltraiter en quasi-esclavage sans s incorporer pour autant au bas peuple égyptien corvéable à merci. Et pour réduire ces irréductibles, il ordonna que fussent noyés à leur naissance tout mâle premier-né du "peuple hébreu".

Dans une famille Lévi, un premier garçon venait de naître. Sa mère l'allaita secrètement jusqu'à trois mois puis, le mettant dans une corbeille étanche le déposa au bord du fleuve sous des roseaux. Sa soeur, la tante du bébé, se posta aux aguets non- loin de là.

La fille du Pharaon avec sa suite passa sous ces roseaux, allant se baigner dans le fleuve. La princesse vit la corbeille et dit avec pitié qu'il ne pouvait s'agir que de l'un de ces pauvres enfants hébreux. La tante de l'enfant, en entendant cela, s'approcha comme sans le connaître et suggéra qu'elle pourrait trouver pour lui une nourrice parmi les femmes de ce peuple. Ce que la princesse accepta.

Vite trouvée évidemment, la nourrice fut chargée d'emmener chez elle et d'élever l'enfant sauvé des eaux, qui était désormais le protégé de la fille du Pharaon.

Quelques années plus tard, il fut conduit à la princesse qui lui donna pour nom Moïse, l'adopta, le fit instruire en hautes sciences égyptiennes, et jusqu'à l'âge adulte il vécut on prince à la cour.

Par cette nourrice qui secrètement était sa mère, Moïse connaissait son origine véritable, la geste de son peuple et le Dieu d'Abraham. Les souffrances du peuple hébreu étaient sa peine vive. Si vive, qu'il ne put supporter de voir l'un d'eux être roué de coups par un homme égyptien et tua l'agresseur, dont il fit disparaître le corps sous du sable.

Mais Pharaon, relate la Bible, "fut instruit de ce fait et voulut faire mourir Moïse". En fait, d'égyptien condamné, l'immortel Moïse allait naître, car le danger qu il encourait - l'obligeant à s'enfuir - le mena au buisson ardent de l'Horeb où l'avait assigné son destin de prophète.

Moïse donc, fils d'Israël par la lignée de Lévi, fils adopté par la famille pharaonique puis condamné par elle, Moïse ayant trouvé refuge au désert; marié et devenu père; aidant son beau-père à paître leurs troupeaux; Moïse ainsi rodé par deux modes de vie très différents: d'abord dans les hauts lieux du pouvoir au coeur même d'un grand Etat, ensuite dans le milieu pastoral du désert, au coeur des problèmes de points d'eau, de pistes, d'oasis et de campements solitaires; Moïse, quelques années plus tard et au jour voulu par Dieu fut soudainement investi d'une surhumaine mission.

Lors de la théophanie de l'Horeb, il lui est divinement intimé l'ordre de retourner en Egypte pour délivrer le peuple hébreu et l'amener vers la terre promise.

Et c'est devant ce buisson de l'Horeb, l'étrange dialogue entre l'ange relayant la voix de Dieu et Moïse qui demande des arguments de crédibilité afin que le peuple d'Israël veuille bien accepter de le suivre.

"Je suis, lui est-il répondu, la Divinité de ton père, le Dieu d'Abraham d'Isaac et Jacob. Je suis l'Etre Invariable. Ainsi parleras-tu aux enfants d'Israël: "C'est l'Etre invariable qui m'a délégué auprès de vous. L'Eternel, le Dieu de vos pères, Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, m'envoie vers vous". Tel est mon nom à jamais, tel sera mon attribut dans tous les âges." (Exode 3)

Après cela, Moïse étant en Egypte pour y accomplir sa mission, une nouvelle précision théologique lui est donnée:

"Je suis l'Eternel, j'ai apparu à Abraham Isaac et Jacob comme Divinité souveraine ; ce n'est point en ma qualité d'Etre immuable que je me suis manifesté à eux." (Exode 6)

Une telle précision est et sera toujours la clé permettant de comprendre que Dieu, Essence inconnaissable, Etre immuable, ait manifesté (et puisse toujours manifester) sa souveraine divinité par l'effet de sa volonté faisant révélation, visitation, dispensation de pouvoir.

En Egypte, Moïse ayant réussi sa mission, ce fut l'exode irréversible que l'on sait. Un peuple d'environ six cent mille hommes, avec en plus les femmes et enfants, biens et bétails, et même un amalgame de parias réfugiés sous sa bannière.

Dans une suite de manifestations surnaturelles, ce sont alors les prodiges de cet exode et ceux du Sinaï: dialogue, tables de la loi, Décalogue et Thorah, l'arche d'Alliance avec le sanctuaire portatif d'adoration, la création du chrême d'onction, l'établissement du sacerdoce et du culte, l'élaboration du rituel, l'établissement de la charte religieuse et civile, le recensement, la répartition des fonctions entre les douze tribus des douze fils de Jacob Israël, et l'organisation corporative des légions tribales.

Divinité souveraine, Dieu par Moïse veut tout, ordonne tout, exige tout, contrôle tout.

Quarante années de fulguration sans trêve ni répit ; un peuple ainsi mené avance en lente progression du Sud au Nord, par les rocs et sables embrasés.

Une foule humaine que Dieu par Moïse incessamment protège, enseigne, dirige, alimente et abreuve, ranime à point voulu par de petits coups de théâtre qui font image pour les simples, galvanise et transcende on d'autres moments par de grands spectacles de sons et de lumières.

Pour ces nomades harcelés, harassés, la foi se forme dans la douleur, s'apure au filtre de leurs mouvements passionnels.
Dieu les éprouve et se prouve à eux.

C'est la grande parturition d'un peuple forgé au feu même de Dieu.

Mais après l'errance c'est l'approche et voici qu'à l'horizon se dessine virtuellement le paysage. Voici que Dieu par Moïse procède enfin à la répartition aux tribus de leurs futurs territoires patronymiques. Ces terres qui appartiennent à Dieu, leurs sont données. Chaque territoire toutefois est formellement délimité selon les propres unités naturelles de ce microcosme géographique.

Il y a place pour tout le monde, autochtones et israélites. Qu'on se le dise et qu'on reparte du bon pied.

Ayant atteint le seuil de la terre promise, Moïse alors prend solennellement congé du peuple d'Israël.

Il avait, leur dit-il, atteint ce jour là l'âge de cent vingt ans et cessait d'être leur guide car l'Eternel, ne lui permettant point de franchir le Jourdain, ordonnait que fut transférée la fin de sa mission à Josué qui les ferait entrer en possession de la terre prédestinée.

Moïse, imposa les mains sur Josué et fit à tous ses ultimes recommandations. Puis il gravit le mont Nébo où, face à Jéricho et Canaan on vue, il bénit son peuple et mourut.

Josué donc conquiert la Terre promise et à sa mort il va laisser un peuple virtuellement constitué, un pays défini, et un Conseil des Sages pour veiller sur les institutions promulguées par Moïse.

"Israël, dit la Bible, resta attaché au Seigneur tant que vécut Josué et tout le temps que continuèrent à vivre après lui les vieillards témoins de tout ce que le Seigneur avait fait pour Israël." (Josué 24)

"Une autre génération lui succéda, qui ne connaissait point l'Eternel ni ce qu'Il avait fait pour Israël. Les enfants d'Israël firent ce qui déplait à l'Eternel." (Juges 2)

Or, ce qu'ils firent là, ils le firent et le refirent en alternance régulière: les fautes provoquant des châtiments calamiteux, lesquels suscitaient des repentirs sincères, dont la sincérité méritait le divin pardon. A ces pardons succédaient de sages accalmies, puis le cycle recommençait.

"En ce temps là, dit encore la Bible, il n'y avait point de roi on Israël et chacun faisait ce que bon lui semblait." (Juges 21)

"A cette époque, la parole de l'Eternel était rare, la vision prophétique peu répandue." (I.Samuel 3)

En de telles conditions, n'était-il point humain de choisir la facilité ?

Un peuple déjà virtuellement unitaire mais encore composé de douze tribus disséminées, une grande religion instituée mais dont la fameuse arche d'Alliance divine n'avait qu'un sanctuaire portatif et très itinérant, un Conseil des Sagesses mais que la mort de ses composants avait remplacé par des conseils de notables tribaux, et la grande Thorah qui, certes, édictait ce qu'il convenait de faire et de ne point faire mais qui n'avait pas encore enseigné ce qu'est l'âme d'une nation ni donné à chacun conscience de son âme individuelle.

Pour que puisse s'accomplir l'immense devenir de la divine promesse, une nouvelle étape était devenue nécessaire: révéler et enseigner à Israël la vie de l'âme.

Il incomba à David, jeune et humble berger fils de l'obscur Jessé, à David élu roi par les notables d'Israël, à David sacré roi par le prophète Samuel, à David imprégné du soleil de Moïse, incomba d'unifier le royaume et de donner vie à l'âme de ce royaume.

Il choisit Jérusalem pour en faire la capitale unificatrice de l'Etat. Il y construisit sur le mont Sion le bâtiment du siège administratif de la royauté. Il y transféra en ultime séjour provisoire 1e Sanctuaire portatif et fit acquisition - au-dessus de Sion - d'un terrain sur le mont Moriah, destiné à la majestueuse construction du Temple de Dieu (que son fils Salomon réalisa après le décès de David).

Tout au long de la Bible les prophéties sont abondantes. Lorsque la Parole de Dieu s'exprime, non par un ange mais par la bouche d'êtres humains, elle transmue hommes en prophètes. Le terme de prophète étant généralement appliqué aux porte-parole de Dieu.

Mais dans les Ecrits baha'is, on voit Baha'u'llah enseigner l'existence de deux différentes qualités de Porte-parole, pour la première desquelles l'emploi du mot "prophète" est inadéquat.

La première est celle des "Manifestant Dieu".

Par l'intangible unicité divine, ils sont investis du pouvoir suscitant un nouveau lever de soleil spirituel, donnant vie à une nouvelle création religieuse dont ils sont les fondateurs, et ils sont doués d'immutabilité.

La seconde est celle de ceux que l'on appelle des prophètes et elle procède de la première. Ils ont certes, à juste titre, la Parole de Dieu dans la bouche, mais ils l'expriment au service de la création fondée par ceux qui sont des Manifestations de Dieu.

Selon Baha'u'llah, l'unicité de Dieu est immuable et l'unité en ses manifestants est plénière.

Il y a donc des manifestants primordiaux - par exemple Moïse - et des manifestants secondaires - par exemple David, Salomon, et les prophètes d'Israël, qui sous l'immutabilité de Moïse reflétaient son soleil spirituel.

Et David, jardinant en la religion d'Israël, avait pouvoir spirituel de l'entretenir, voire de la vivifier, sous l'effet de Moïse dont l'unité de manifestation est en David plénière.

Dans le livre biblique de Samuel II, chapitre 23, se trouve relatée la dernière allocution du roi David avant sa mort en extrême vieillesse. En voici l'ouverture solennelle:

"Parole de David fils de Jessé, parole de l'homme haut placé, de l'élu du Dieu de Jacob, du chantre aimable d'Israël: "L'Esprit du Seigneur a parlé par ma bouche, son Verbe repose sur ma langue...""

Et, d'autre part, dans le Coran, 4ème sourate, verset 163, le texte confirme:

"... et Nous avions donné des psaumes à David."

Les psaumes de David, le psautier, voilà un livre actuel ! Plus que les prophéties post-davidiques et plus que les Evangiles, les psaumes relient David à Moïse, David à Jésus, et identifie de l'un à l'autre ces Oints de Dieu. Non pas oints par le chrême des sacres pontificaux ou royaux, mais oints d'Esprit dans l'unité de la Révélation.

De David à Jésus, le psautier - du 1er au 150ème psaume formant une unité intangible - a vivifié de sa substance et secouru dans leur souffrance l'âme et l'histoire d'Israël.

Puis, ce fleuve divin de la révélation sinaïtique s'écoula on deux lits divergents.

Car lorsque Israël fut banni, la diaspora emporta le psautier en viatique.

Mais lorsque la chrétienté se fut déployée, les disciples du Crucifié avaient eux aussi le psautier dans leur trésor.


Et se développa alors le paradoxe de deux religions se déniant appartenance, dont l'une en hébreu - l'autre on latin, l'une au ghetto - l'autre en lumière, priaient le même Dieu par les mêmes versets.

Pourtant, pas tout à fait ! Car le psautier dont l'unité aurait du rester intangible fut morcelé par des choix sélectifs afin de correspondre à la liturgie des chrétiens. De plus, ces psaumes passés par le grec et le latin, traduits et retraduits vaille que vaille, jusqu'au français, tant de multiples fois par tant de bonnes intentions, avaient perdu en cours de route la clarté initiatique de leur chant.

Et même, pour un homme moderne qui pour remonter aux sources voudrait cueillir le Psautier dans la Bible orthodoxe hébraïque traduite on français par le Rabbinat, le Grand Rabbin M. Zadoc Xhan préfaçait en 1899 cette publication en disant:

"Notre seule ambition est de reproduire aussi fidèlement et clairement que possible le texte original tel que la tradition nous l'a conservé à travers les siècles... Ne faisant pas tâche de critiques mais seulement de traducteurs, nous avons accepté les textes comme ils se présentent à nous, et cherché à les comprendre du mieux que nous pouvions, on optant pour l'interprétation la plus plausible."

A cela, dans une réédition de la même traduction, parue en 1966, M. Jacob Kaplan Grand Rabbin de France ajoutait le commentaire suivant:

"C'est dans le même esprit que nous vous présentons cette nouvelle édition qui parait à un moment où le besoin de lire le Livre se manifeste par la publication de nombreuses traductions du texte sacré. Ce vif intérêt pour la Bible correspond à une aspiration de notre temps."

Or la Bible hébraïque du Rabbinat, bien qu'elle ait fait effort d'option pour "l'interprétation la plus plausible", n'offre hélas des psaumes qu'une voix rauquement dénaturée.

Quant aux traductions faites au long des siècles par les chrétiens, et chacun travaillant pour son dôme, il n'est qu'à comparer leurs psautiers et missels pour constater que les traducteurs - chaque fois qu'une notion leur paraissait étrange et non conforme à ce que David aurait dû selon eux exprimer - avaient l'art de dire sans dire tout on disant, ce que David aurait peut-être voulu dire.

C'est que l'hébreu, de langue antique était devenue langue morte, et si morte que le Psautier lui-même en était comme momifié.

Toutefois, dans le livre "Vivre pour Jérusalem" publié on 1973, l'écrivain André Chouraqui explique comment, de langue morte, l'hébreu a pu à partir de 1883 redevenir peu à peu langue vivante et si parfaitement ressuscitée que quiconque l'employant actuellement s'exprime tout naturellement et couramment dans l'antique langue biblique de David appliquée à la vie moderne.

De plus, la grande renaissance de Jérusalem a donné jour à de multiples institutions culturelles de haut niveau scientifique, dont, notamment, certains travaux de recherche biblique, historique et linguistique sur Israël depuis ses origines. Ces travaux publiés en hébreu, ont fourni à André Chouraqui une documentation fondamentale pour écrire et publier en français à Paris plusieurs livres modernes lucides et passionnants, qui actualisent pour le lecteur la grande promesse universelle abrahamique, de ses origines à nos jours, et de nos jours à l'aurore de sa réalisation future.

Mais le joyau d'André Chouraqui réside dans la traduction du Psautier, qu'il a faite à partir de l'hébreu, une langue qu'il a transcrite dans un français d'une pure et claire beauté. Publiée en l970 sous le titre: "Le Cantique des Cantiques suivi des Psaumes", voici ressuscitée la parole de David et "l'Esprit du Seigneur"qui parlait par sa bouche, et "Son Verbe" qui "reposait" sur sa langue... (II Samuel,23)

Le texte intégral des cent cinquante psaumes, n'étant plus enserré dans le corpus biblique, ni dissocié dans un séquentiel liturgique, mais présenté dans l'écrin d'une édition orfévrée, se lit d'un bout à l'autre avec le bonheur qui convient.

Le premier psaume ouvre le Livre d'un enseignement spirituel venu on son temps poursuivre et développer l'oeuvre accomplie par Moïse. La clé théologique de ce psaume en avait été très antérieurement révélée à Moïse (Exode 6): Dieu ne se manifeste point en son Etre immuable, se manifeste on sa Divinité souveraine.

En ce psaume 1er, la Divinité ne se manifeste plus de l'extérieur, comme à Moïse.

Ici, la Divinité s'est intériorisée en l'auteur de ce psaume liminaire. L'Oint Manifestant est ligne de partage de bien et mal, il est arbre de Dispensation divine, le fruit s'en épanouira en sa saison, le feuillage ne s'altérera point et la souveraineté divine le fait triompher par le pouvoir de l'unité.

Le deuxième psaume emploie une expression qui fit couler bien de l'encre: "Fils de Dieu" !

Ce psaume évoque ceux qui s'insurgeant n'admettent point que David de la si modeste souche de Jessé, ce David qu'ils ont élu pour roi et qui des mains du prophète Samuel reçut l'onction du chrême, que ce roi David, pourtant ainsi légitimé et au service politique du royaume, se mit à prétendre en des pouvoirs surnaturels qu'ils lui dénient absolument. Mais Dieu se couronne et proclame avoir Lui-même consacré son roi sur Sion Mont de Sainteté.

Et David, annonçant la divine loi de Manifestation, va déclarer que Dieu l'a oint on ce Jour du pouvoir de parler.

Mais comment eut-il pu être compris s'il se fut alors exprimé on ces termes ? C'est pourquoi, laconiquement, il énonce:

"L'Eternel m'a dit "tu es mon fils, c'est moi qui aujourd'hui t'ai engendré."

Au psaume trois, David, dont l'être jusqu'alors avait, comme l'homme allongé sur sa couche, dormi sa vie, David désormais éveillé et projeté dans sa mission manifestante, est assailli par les forces de Négation. Que son âme, lui disent-elles, ne compte point sur Dieu... Mais ce psaume adresse à Dieu l'acte d'amour et de confiance absolue.

Et par le psaume quatre, amplifiant cet acte, l'Oint apostrophe les fils de l'homme et - leur conseillant la foi et la confiance braque sur eux la lumière divine de l'unité.

Le psaume dix-neuf, intemporel, chante les manifestations de Dieu, telles qu'elles peuvent se produire, au temps et pour le temps où elles se produisent.

Le psaume vingt-deux s'ouvre sur un appel que la Chrétienté connaît bien: "Eli, Eli, pourquoi m'as-tu abandonné ?". Sans qu'un nom spécifique soit mentionné, qui puisse identifier dans le temps et l'histoire la voix qui, on ce psaume, se substitue à celle de David, cette voix là expose une étrange naissance les détails d'un procès que les chrétiens connaissent bien, le supplice du condamné, son enseignement, son exemple, et elle évoque le peuple qui surgira de cet évènement.

Puis le psaume vingt-trois chante ce peuple dont Dieu sera le berger.

C'est ainsi qu'au long du fil d'or reliant les cent cinquante psaumes, David, le chantre du Verbe, édicte et enseigne tout ce dont l'âme humaine a besoin pour franchir sa nouvelle étape on cette nouvelle révélation et se préparer à son avenir. Certains psaumes personnifient l'homme en quête de Dieu, les autres psaumes personnifient Dieu manifesté à l'homme par la voix de son oint.

Questions et réponses, détresse et consolation, doute et certitude, repentir et absolution, plainte, abri, refuge, forteresse, justice, espoir, confiance, sainteté, sont exprimés. Chacun y trouve la substance dont il a besoin, pour ce dont il a besoin.

Le psautier même dépasse et anticipe. Il est figuratif autant qu'abstrait. Il dépeint, il sculpte, il explique, il décrit, il évoque l'inexprimable. Il est oraison et louanges. Il est viatique et virtualité. Il est jardin de floraison pour l'âme, il est jardinier de la fleur, il est l'âme même de la floraison.

Au psaume quarante-quatre, Israël - par anticipation - vit l'atroce séquence de "l'antre des monstres" où comme troupeau de boucherie il s'enfonce et disparaît dans l'ombre de la mort. Du tréfonds de cette abomination, Israël appelle Dieu à son secours.

Au psaume quatre-vingt-seize, l'universalisme de la Promesse prend voix. Que la Terre tout entière chante pour Dieu un cantique nouveau. Qu'elle annonce jour après jour la proche salvation. Que les merveilles de Dieu soient proclamées à tous les peuples et nations et groupes de nations. Qu'hommage soit rendu à Son nom de Gloire. Car Il vient. Il vient avec la Justice et l'Equité.

Et psaume quatre-vingt~dix~sept se dessine le règne de Dieu. Que les continents et la myriade des îles soient dans la joie. Tout change. Tout est purifié. La Justice et la Lumière illuminent le monde.

Et psaume quatre-vingt-dix-huit, la Promesse prend corps. Que l'on chante pour Dieu un cantique nouveau, par le bras de sa sainteté des merveilles sont accomplies. Sa justice éclate au secours des nations. Terres et mers, monts et fleuves, et tous êtres vivants exultent car le Jugement, la Justice et la Rectitude sont dispensés jusqu'aux extrémités de la Terre.

Et psaume cent deux, Israël on prend conscience. Le monde n'on peut plus et Israël non plus. Mais le temps est venu de la grâce. Dieu prend Sion en pitié et la relève. Il se montre en Sa Gloire. Que cela soit consigné par écrit pour que le peuple à naître glorifie le geste de l'Eternel au rassemblement des nations et des empires.

Au psaume cent vingt-six, Israël a recouvré sa patrie. Lorsque Dieu ramène d'exil Israël en Sion, les revenants étaient comme vivant un rêve, puis leurs poitrines s'emplirent de rires, des chants de grâces explosèrent. Et les peuples comprirent que Dieu pour Israël faisait de grandes choses.

Les psaumes cent quarante neuf et cent cinquante fusionnent pour constater l'avènement de la Gloire de Dieu.

Que l'on chante pour Dieu un cantique nouveau, sa louange pour toute l'assemblée de ses amants.

Qu'Israël se réjouisse en son Créateur, que les fils de Sion s'unissent en leur Roi. Qu'ils glorifient son nom dans l'allégresse.

Que les amants de Dieu exultent: Justice est consignée par jugement écrit, les peuples seront vengés, les nations châtiées, les dominateurs enchaînés, et l'application de l'Ecrit sera la gloire des amants de Dieu.

Psaume cent cinquante: Glorifiez Dieu, que toute âme Le glorifie, gloire à Dieu Roi de Gloire !


Chapitre 5. AUTRES SOLEILS

AHURA MAZDA, le "Seigneur Sagesse", est le nom sous lequel Dieu se fit connaître au prophète iranien Zarathoustra (Zoroastre) et cette antique religion porte le nom de Mazdéenne ou de Zoroastrienne.

Du 7ème siècle à la Renaissance, elle était quasi inconnue en accident, mais lorsque la Renaissance revint aux grands classiques, ce fut par Hérodote, Pline, Plutarque, notamment, que quelques lettrés découvrirent des mentions de Zoroastre. Et si peu que ce fut, cela déclancha l'esprit de recherche.

Commencées dans la deuxième moitié du 18e siècle, ces recherches ont été poursuivies sans interruption.

Par ailleurs, au 19ème siècle, sous une autre forme, anti-scientifique celle-là, mais tourbillonnante de génie, Nietzsche fit parler Zarathoustra et lui fit évoquer le surhomme du Devenir, ce natif de la sagesse et de l'esprit.

Qui eut dit à ce philosophe, lors de la première édition en 1883-85, que son livre alors dédaigné, connaîtrait quatre-vingts ans plus tard la consécration populaire du livre de poche ?

Qui eut prévu que son mot d'auteur, ce double sens sur la mort de Dieu, deviendrait le célèbre et constructif slogan américain: "Dieu est-il mort ?" lancé aux foules en 1966 par l'hebdomadaire Times, et qui les percuta ?

Les travaux de recherche et de reconstruction du Mazdéisme ont pris, depuis le début du 20ème siècle, un caractère moins empirique mais cette fouille systématique s'avère fort complexe.

Beaucoup d'ouvrages ont été publiés par les auteurs de ces travaux et la bibliographie actuelle sur ce sujet est considérable notamment en anglais, français, allemand - entre autres langues occidentales -.

Les savants publiés discutent entre eux à travers ces livres, ergotent, accumulent les détails, comparent leurs traductions, réfèrent aux citations des uns et des autres, se font des politesses, soulèvent des nuages de poussière, émettent des conjectures, ne progressant vers leur objectif qu'à petits pas mais progressant certainement.

Il est vrai que les dialectes en Iran, au cours du dernier millénaire avant J.C. différaient selon qu'ils étaient de l'Est ou de l'Ouest du pays. Les chercheurs doivent aller d'un dialecte à l'autre, pour comparer, analyser, circonscrire, clarifier et unifier. Leur tâche est difficile, et parfois la loupe ne grossissant qu'un détail brouille la vue d'ensemble.

Toutefois, la présente synthèse est grandement redevable aux travaux de G. Widengren dont le livre "Les religions de l'Iran", publié en 1968, est un apport important.

Le Mazdéisme, avant d'être devenu une autoritative religion d'Etat sous la dynastie Sassanide, du 3e au 6e siècle de notre ère; - puis d'avoir été presque assimilé par le Manichéisme - avant d'être devenu au 7ème siècle une religion d'exil chez les persans (parsis) émigrés en Inde ; et enfin, avant d'être plus tard retrouvée comme objet de curiosité dans la rubrique des antiques religions iraniennes ; le Mazdéisme, avant tout cela, s'était développé et épanoui en Iran, où il n'était pas encore une religion, mais déjà reconnu comme étant l'enseignement révélé par Zoroastre.

En dehors de la tradition et de ses inévitables déformations, il faudrait pouvoir parvenir à l'essentiel des textes.

Le canon ? Hélas! il fut composé sous commande, lors de l'institution ultérieure en religion d'Etat, donc tendancieux par nature. Le texte original ? Oh! ce serait simple si... car s'il y eut effectivement un texte, celui-ci fut des textes.

Et si son nom unitaire est "Avesta", les textes de l'Avesta furent exprimés en plusieurs idiomes selon les lieux et les circonstances.

Or l'Avesta ne fut longtemps transmis que par les officiants de son culte et longtemps commenté (le Zand) dans les collèges de ses mages.

Son contenu fut déformé, oublié, perdu, retrouvé, collationné, et finalement mémorialisé dans les encyclopédies parsistes, vers le 9ème siècle de notre ère.

Et comme nul ne peut fixer exactement l'époque en laquelle parlait Zarathoustra, que l'on situe approximativement entre le 10e et le 6e siècles avant J.C. cela fait environ quinze siècles écoulés entre la parole de Zoroastre et les encyclopédies en question, en lesquelles on la récupère !

L'Avesta, à l'origine, totalisait vingt-et-un livres, - nasks -, mais les sept encore subsistants sont:

1. Le YASNA. En lequel sont inclus dix-sept textes, les ghatas, qui sont attribués à Zoroastre lui-même, sans équivoque.

2. Les YASTS. Hymnes cultuels aux archanges et anges, qui sont spécifiques à la théologie zoroastrienne.

3. Le VISPERED. Recueil de lois religieuses et liturgie.

4. Le HADOXT. Révélations sur l'essentielle réalité de l'âme et son envol vers la vie divine.

5. Les AGEMODAECA. Liturgie funéraire.

6. Le VENDIDAD. Règles anti-démonielles spécifiques.

7. Le NIIRANGANSTAN. Code rituel.

Et si l'on peut encore approcher ces sept parties de l'Avesta, cela n'a été possible que grâce aux ouvrages issus de la piété parsiste, aux 8e et 9ème siècles, dont les deux grandes encyclopédies nommées: "DENKARD" et "BUNDASHIM", puis une apocalypse: "BAHMAN", un traité de questions et réponses: "MENOK-I-XRAT", et divers autres.

En l'état actuel des bases dont on dispose, on peut dégager de la révélation de Zoroastre le caractère qui lui est propre:

- Sa polarisation métaphysique du royaume divin.
- Son angélosophie montrant la complexité interdépendante des entités célestielles qui appliquent le vouloir divin.

Il y a Dieu, qui est Essence inconnaissable, même à ses entités célestielles, assistantes.

Il y a l'immense univers cosmique, qui présente à l'homme l'un des aspects connaissables de la création.

Cet univers cosmique est à la fois physique et métaphysique.

Dans l'un des systèmes cosmiques, il y a la Terre des hommes, qui est également physique et métaphysique.

A cette Terre métaphysique, l'Avesta n'avait pas donné de nom particulier. Mais ce nom existe et fut explicité au 19ème siècle par un grand initié spirituel, shaykh Ahmad, dont il sera question au chapitre sept.

Le nom de cette Terre métaphysique est HURQALYA, il est incorporé ci-dessous par anticipation.

C'est d'HURQALYA, ce lieu métaphysique, hors du temps et de l'espace, qu'émane la surnaturelle Lumière de Gloire, source d'énergie créative.

C'est en ce "lieu" que se dresse le mont Huqairyat, au sommet duquel jaillit et s'épand la source de "l'Eau Vitale".

C'est par son flamboiement de Lumière de Gloire, que s'irradie le "mont des Aurores" sur lequel se lèvent et duquel resplendissent chacune des nouvelles aurores spirituelles et énergétiques des étapes de l'humanité.

HURQALYA est le lieu en lequel se situent tous les évènements réels mais surnaturels.

Là est le monde de l'idéation réalisante, le monde des archétypes de la création cosmique et humaine, le monde de nos origines et de notre aboutissement, là est la patrie de l'âme humaine.

C'est donc en ce lieu métaphysique, sur le mont des Aurores, que se produisit l'embrasement spirituel de Zoroastre et de son missionnement.

Et c'est grâce à cette révélation zoroastrienne, que l'on apprend d'où provenaient et comment fonctionnaient toutes les surnaturelles manifestations - comme celles à Abraham, Jacob Israël et Moïse - concernant l'idéation réalisante de notre grande promesse universelle.

HURQALYA est le lieu en lequel l'âme accède trente-six heures après s'être détachée du corps physique.

Le lieu en lequel elle franchit le pont Cinvat, ce fil tendu entre les deux plateaux de la balance du bien et du mal.

Lieu en lequel, l'âme, après le passage du pont, rencontre son être réel, la Daéna, entre en possession de sa Daéna personnelle. La Daéna, dont la splendeur en lumière de gloire est proportionnée à la spiritualisation et à l'éclat acquis par l'âme au cours de sa vie terrestre.

C'est là encore, de la crête de mont Cinvat, que les âmes qui franchissent le pont Cinvat prennent leur essor définitif en direction de l'approche de Dieu.

En HURQALYA sont les divines entités assistantes, affectées à toutes les formes de la vie et de la mort physiques; affectées à l'humanité et à son évolution naturelle et surnaturelle, sur Terre et en Hurqalya.

Sur Terre, les actions des hommes. En Hurqalya, le fruit de ces actions.
Sur Terre, le corps physique. En Hurqalya, le corps de lumière de gloire.

Les entités assistantes affectées à la Terre, sont une heptade qui représente AHUIRA-MAZDA, le "Seigneur Sagesse".

Dans la divine horlogerie, chacune des sept entités a une fonction définie, et l'ensemble de ces fonctions compose l'unicité de la heptade.

Cette heptade a qualité pour agir au nom de Dieu, pour Le représenter, pour manifester l'Inconnaissable.

Elle a pouvoir énergétique spiritualisant.

Sous la heptade, une hiérarchie d'archanges et anges, aux mission positives ou négatives bien réparties.

Avec une foule d'entités appelées les "adorables", agissant comme anges gardiens, au service quotidien de l'homme qui fait appel à cette protection.

* L'enseignement révélé:

DUALITE DES DEUX PRINCIPES (que l'on nomme les jumeaux) Affirmation/Négation. Feu vitalisant Feu consumant. Bien positif évoluteur - Mal négatif destructeur.

CHOISIR ENTRE LES JUMEAUX.
Pourquoi et comment bien choisir.

PENSEES PAROLES ACTIONS.
Avec droiture et rectitude.

UN GRANDIOSE PLAN DIVIN.
Procédant par étapes, depuis l'origine de l'homme jusqu'au futur surhomme. En ce plan, un rôle imparti à chaque homme. Et les Adorables pour l'aider, s'il désire le succès. A chaque étape, le combat entre les jumeaux. Entre les supporters des deux jumeaux. L'âme individuelle de l'homme est le champ de bataille particulier. L'âme collective de l'humanité est le champ de bataille général. Un grandiose plan divin procédant par étapes depuis 1'origine de l'humanité jusqu'à la victoire complète de cette humanité devenue spirituellement accomplie. Un grandiose plan divin et donc, dans la révélation zoroastrienne une apocalypse développée, laquelle comprenait déjà, avant Daniel, avant le Christ, avant Jean, les mêmes images symboliques employées par eux. Apocalypse zoroastrienne reliée de la sorte à toutes les autres par ces symboles intemporels et qui, également, cite le grand, l'immense nom du VIVANT !

* KRISHNA ET LA BHAGAVAD-GITA :

La forme de religiosité née dans l'immense péninsule de l'Inde approximativement à l'époque d'Abraham est circonscrite en son actuelle dénomination d'Indouisme.

Dès le lointain début de sa lente et sinueuse évolution, elle fut vivifiée par des révélations surnaturelles perçues par les antiques rishis, ces chantres audiants.

Cette diffuse révélation fut mémorialisée dans les textes sacrés des Védas.

Elle était reliée au suprême et inconcevable Principe et, pour se rendre concevable elle déifia les barres de l'échelle reliant le Principe à l'homme.

Ainsi, sa déjà haute métaphysique fut-elle revêtue des noms d'innombrables déités symboliques, offerts à la dévotion populaire.

Sous la solide férule de la haute caste des Brahmanes, l'Inde, ses princes et ses peuples, en leurs multiples idiomes, cherchait à tâtons sa voie vers l'illumination spirituelle.

Après la séquence première de la diffuse révélation védique, la littérature sacrée fut nourrie par les Upanishads (notes confidentielles), immense production spéculative et exégétique des Brahmanes.

Les peuples de la péninsule, morcelés en gros et en détail par l'absolutisme du système séparatiste des castes sociales, automatisés par le ritualisme sacrificiel brahmanique, découragés par les "A quoi bon ?" ressortant de la théorie des réincarnations, sombraient dans une morne apathie.

Très approximativement entre le 10e et le 4e siècle avant notre ère, intervint le texte d'une transcendante Révélation, celle de Krishna parlant en tant que: "Manifestant Seigneur Béni".

De la personne humaine du Manifestant, c'est à dire de Shri Krishna, on ne sait rien historiquement, alors que sa vie légendaire a livré cours aux plus extravagantes spéculations.

Cette révélation fut d'abord transmise oralement, puis le texte fut fixé par écrit vers le 4ème siècle avant J.C. sous le titre de "Bhâgavad-Gîta" (Bhagavad-Gita) et fut inclus dans les Upanishads.

Ce texte se présente sous forme de dialogue entre Krishna et son disciple ami Arjuna.

En dix-huit thèmes ainsi dialogués, qui totalisent sept cents versets, se trouve révélé le "Yoga de la Science de l'Eternel". Cette explicite dénomination appartient au texte même et se trouve répétée avec insistance à la fin de chacun des dix-huit thèmes traités.

Ce fut donc approximativement dans le dernier millénaire avant notre ère que, dans le plan de Dieu, fut enseigné pour les hommes d'Extrême-Orient cette science de l'Eternel, l'Eternel dont le nom était déjà connu par Noé !

Dans l'ensemble des Védas et des Upanishads comparé à un lot de pierres précieuses en leur état brut, la Gîta apparaît tel un merveilleux diamant solitaire parfaitement taillé en dix-huit facettes et qui éblouit par sa perfection.

Chaque éclat de la taille fait surgir la précision de l'enseignement qui lui est propre et ce diamant de la science de l'Eternel montre effectivement en son miroir Quel est l'Eternel, quel est l'homme éternel, et quelles sont les voies directes, intimes, de la libération, de l'illumination, de la foi et de l'amour.

Mais au cours du lent flux des siècles sur l'immensité de la péninsule, à travers la pluralité des idiomes et les inégalités de la compréhension humaine, par l'endémique ignorance des populations absorbées dans leur mal de vivre ou de survivre, et malgré de glorieuses périodes historiques de haute civilisation, le temps... dans la mouvance de la pensée, des idées, ou sous l'influence des croyances et superstitions locales, le temps estompa l'impact de la Gîta.

Si l'Inde actuelle, bien que surpeuplée, affamée, morcelée par ses idiomes, encore partiellement enchaînée par les séquelles de ses traditions et superstitions religieuses, a pu devenir une grande nation souveraine, avoir sa propre élite scientifique - dont certaines réalisations techniques sont compétitives avec celles du Japon et de l'Occident -, si son moderne gouvernement a pu supprimer le principe des castes, s'il oeuvre efficacement à effacer les antiques superstitions, à instruire, à établir une langue nationale, à lutter contre la famine par des moyens agro techniques, à créer le bien-être social, - et même si tout cela est encore empirique, compliqué, combattu, difficile -, c'est parce qu'au dix-neuvième siècle, de grands penseurs, de grands gourous, avaient repopularisé la Bhâgavad-Gîta.

Et que, au cours du vingtième siècle, malgré l'analphabétisme et la misère limitant le nombre des lecteurs, il existe assez d'intellectuels pour que la demande à l'achat ait fait de ce Livre sacré une sorte de best-seller.

On voit ainsi ce "Yoga de la connaissance de l'Eternel", additionné - car tout se tient - de l'environnement des "éveillés" bouddhiques, poursuivre son tracé, telle une flèche de lumière, et conduire ceux de la grande péninsule Indoue vers le destin spirituel de l'humanité des temps futurs.

* BOUDDHA, l'éveillé qui éveille :

La Bouddhicité, de même que la Chrétienté née dans l'Israélisme et qui s'envola vers l'Occident, la Bouddhicité naquit dans l'Indouisme mais irradia tout l'Extrême-Orient.

Au sixième siècle avant J.C. alors que l'Inde - pourtant si richement pourvue d'un capital spirituel - était en état d'anergie, un fait se produisit qui allait constituer, plusieurs siècles plus tard, ce que l'on nomme la ou les religions bouddhiques, le Bouddhisme.

Un jeune prince indou, Çakyamuni, né vers l'an -560 à Kapilavasta dans le bassin du Gange, jusqu'alors trop précieusement couvé par l'amour de son père, prend fortuitement et soudainement conscience de ce qui se passe à l'extérieur de sa cage dorée.

Horrifié devant la terrible condition humaine qu'il découvre, il abandonne à jamais ses prérogatives sociales et part quérir dans la solitude et le plus rigoureux ascétisme, une inspiration permettant de supprimer la douleur humaine.

Si l'historicité de Çakyamuni n'est pas contestée, sa réelle biographie demeure inconnue et seules les iconographies et hagiographies lui ont donné consistance divinisée. Mais la tradition dès sa mort, - vers l'an -480, offre le garant qu'il a existé et apporté une doctrine nouvelle.

De son vivant, rien ne fut écrit. Son enseignement transmis longtemps par voie orale ne fut fixé que beaucoup plus tard. Plus tard encore, de courants de pensée en conciles divers, sa doctrine fut développée et, de la bouture initiale, fleurit un merveilleux jardin, offert aux peuples du soleil levant.

Ç'avait été après sept années de vain ascétisme, de vaine méditation personnelle, mais d'appels et d'espoirs intensifs, que - après être parvenu à faire le vide en lui - Çakyamuni, soudain, s'était senti L' ÉVEILLÉ et que la grande investiture de l'Esprit prit possession du Missionné.

A Bénarès, devant cinq adeptes, il put s'écrier: "Je suis le Saint, le Parfait, le Suprême Illuminé ! Ouvrez l'oreille ô moines, la Voie est trouvée !".

Tel fit le Christ qui ne condamna point l'esclavage mais éleva l'esclave à sa divine filiation, tout en faisant rendre à César civique obéissance, tel fit le Bouddha qui ne condamna ni les castes ni les us et coutumes de l'Inde, mais libéra les conditionnés de leur conditionnement.

Ce que le Bouddha enseignait était placé au-delà des maux sociaux des croyances et des situations de la vie de son époque et de la péninsule. Il ne discute ni ne stigmatise. Il déplace et élève la question de la douleur humaine. Il expose la loi du karma et des causalités de la souffrance.

En termes modernes, l'on pourrait dire que: dans l'histoire des hommes, le futur est conditionné par le passé, que le progrès naît de la progression mais que les fautes ou erreurs sociales retardent le progrès. Et que dans l'histoire de l'homme, l'état individuel est conditionné par les quatre générations de ses gênes, son hérédité sociale, son milieu natal.

Et le Bouddha montre la voie, tend le moyen, offre même le réveille-matin.

Une fois la sonnerie bouddhique perçue dans le sommeil de son état, l'homme devra s'éveiller. Et cet éveil là, l'homme ne peut en obtenir l'état que par lui-même.

Car il lui faut se dépassionner, se détacher, agir avec rectitude, pureté d'intentions et de moeurs, avec énergie et non inertie, connaître ce qui fait du bien, connaître ce qui fait du mal, et cheminer dans le médian qui les sur plane, éclairer l'ignorance, transcender les apparences, s'ouvrir à l'esprit, s'illuminer de l'Esprit, s'identifier au Principe suprême, vivre l'amour universel.

En somme, cousin germain du "Yoga de la connaissance de Dieu" révélé par Krishna dans la Bhâgavad-Gîta, voici le Yoga de la connaissance de l'homme". Voici une ordonnance médicale âgée de vingt-cinq siècles contre la maladie existentielle.

En somme, n'est-ce point là, offerte à l'homme, une préparation spirituelle appropriée à la mentalité des peuples extrême-orientaux ?

N'est-ce point notamment ce qui a permis au Japon moderne, - au delà des atrocités de guerre perpétrées et subies - d'avoir pu équilibrer la contemplation et l'action, d'avoir trouvé le joint (yog) entre sa bouddhéité et sa productivité, d'être devenu cette grande puissance de l'économie mondiale, tout en testant à la fois une société humaine de production consommation et une société spirituelle de contemplation-oraison ?

Et n'est-ce point là l'exemple type qui permette de voit évoluer la lente et progressive avance des peuples depuis l'antiquité ?

Cette avance destinée à mettre ces peuples en mesure - quand la signification du retable du Christ entre Daniel et Jean sur le futur peuple des "saints-de-Dieu" sera comprise - d'accomplir la destinée de l'homme, lorsque l'heure de son accomplissement aura sonné !

* JESUS-EMMANUEL :

Le Messie fut annoncé au peuple d'Israël par maintes prophéties le faisant descendre du rameau de Jessé.

Il en est une, Isaïe, qui donnait une précision différente:

"Ah, certes, le Seigneur vous donne de Lui-même un signe: Voici: la vierge a conçu, elle va enfanter un fils qu'elle appellera MANUEL (Emmanuel)." (Isaïe 7/14)

L'exégèse traduit MANUEL comme signifiant "Dieu-avec-nous".

L'heure advenue, lorsque la jeune Marie fut informée par Gabriel, le messager biblique, que, vierge, elle allait enfanter un fils de conception surnaturelle, l'ange annonciateur lui précisa qu'elle appellerait ce fils Emmanuel.

Marie déjà était fiancée au charpentier Joseph, vivant à Nazareth mais dépendant du rameau de Jessé fondé à Bethléem de Judée. Et Joseph ayant épousé Marie en son état de virginale conception, la conduisit à Bethléem afin que Enfant saint puisse naître au lieu-dit du rameau paternel, conformément à la légalité civique.

Ainsi vint au monde Josuah, -Jésus -, accomplissant ces prophéties.

L'enfant surnaturel annoncé à Marie, Messie, Christ, Oint Esprit Saint, le fils qu'elle devait appeler Emmanuel, c'est à dire: "Dieu avec nous" - et que l'on nomma - Josuah sur les registres -, lorsqu'Il naquit changea le cours du temps. Avant Lui, les millésimes se comptent en diminuant. Depuis Lui, ils se comptent en augmentant et par l'indication A.D.

Au temps où la Parole de Jésus faisait entendre sa douceur en Galilée et sa force à Jérusalem, le monde était avili et malade. A peine une poignée d'âmes s'ouvrit à Lui, mais par la puissance de l'amour qu'Il insuffla, ce faible nombre a suffi pour que le monde soit changé.

Par le Verbe qu'Il exprima, l'homme fut purifié, enseigné, guéri, consolé. La loi sacrée qu'il enseigna était de spiritualité totale et la religion qu'Il fonda recréa spécifiquement les âmes et les coeurs.

Mais surtout, par sa surnaturelle naissance, Jésus Fils de l'Esprit, Jésus-Dieu-avec-nous, fut et demeure le vivant signe, l'impérissable témoignage, la claire explication, la personnalisation vécue de l'essentielle réalité de l'homme.

En se qualifiant Lui-même expressément de "Fils de l'Homme", Jésus Emmanuel résumait que l'homme est de filiation divine et, lui ouvrant le portail sur la liberté, lui prescrivait d'être parfait comme le Père est parfait.

Nul témoin n'a affirmé qu'après la mort physique du Crucifié, ceux qui l'ont revu parmi eux virent aussi son ombre sur le sol. Mais par l'essentielle réalité de sa manifestation de résurgence, Jésus Emmanuel demeure la vivante démonstration que la mort n'est point ce que l'homme redoute.


On a pu lire au chapitre 1er de ce livre un long verset de Baha'u'llah qui s'ouvre sur ces paroles:

"Sache que, lorsque le Fils de l'Homme rendit son âme à Dieu, toute la création fut secouée d'un long sanglot. Mais Il avait, en se sacrifiant, infusé à toutes choses crées une capacité nouvelle."

Et qui se termine sur celles-ci:

"Béni est l'homme qui, la face baignée de lumière, s'est tourné vers Lui !".

* MUHAMMAD ET LE CORAN :

Le Coran a été traduit en de nombreuses langues. Parmi les plus récents traducteurs français, on trouve R. Blachère, D. Masson, H. Hamidullah, J. Grosjean. Mais enfin et surtout, s'adjoint à ces traductions celle, publiée en 1972, de Si Hamza Boubakeur, Recteur de l'Institut musulman de la mosquée de Paris et professeur agrégé à l'Université de Paris.

Grâce à cet agrégé parfaitement maître de la langue française, à cet érudit parfaitement maître de la langue arabe, à ce Musulman objectif et lucide, nanti d'une profonde connaissance du Coran et de tous les aspects religieux et théologiques de l'Islam, grâce à ce croyant, homme de foi et de prière, d'action et de contemplation, ce Sunnite sincère épris de vérité, grâce à toutes ces particularités fusionnées, le lecteur occidental accède enfin et pour la première fois à une lumineuse traduction du Coran.

A côté de ces traductions, d'autres auteurs tels que Louis Massignon et son disciple Louis Gardet, Dominique Bourdel, Vincent Nonteil, Emile Dermenghem, entre bien d'autres, ont publié en collections populaires d'excellentes vulgarisations sur le sujet.

Le livre de Louis Gardet "Connaître l'Islam" bien qu'il soit édité dans une collection destinée à un public non spécialisé, parvient en cent soixante pages seulement à donner un aperçu approfondi, objectif, d'islamologie et de coranologie, ces deux matières si denses qu'elles alimentèrent treize siècles d'Histoire et de Religion, de politique et de sciences, et qui conditionnent toujours quelques six cent cinquante millions de Musulmans.

En outre, la tendance catholique à vouloir enfin comprendre et faire comprendre l'Islam est si vive, que le Vatican fit publier à Rome une plaquette intitulée: "Orientations pour un dialogue entre Chrétiens et Musulmans", sous l'égide du cardinal P. Narella et dont l'objectif indiqué est de rechercher au-delà des divergences, les harmoniques qui peuvent conduire vers une unité située en cet au-delà des divergences.

Au temps d'Abraham, lorsque son fils aîné Ismaël avait été éloigné à jamais du foyer paternel pour satisfaire à l'exigence de Sara, le père avait installé ce fils en Arabie, en un lieu plus tard appelé la Mecque et dont la tradition remonte à Abraham.

Le sort Ismaël et de sa postérité resta voilé par le mutisme de la Bible, qui mentionne seulement sa présence passagère aux obsèques d'Abraham.

La bénédiction de Dieu sur ce fils, les douze princes et le grand peuple prédits, étaient alors du très lointain domaine de l'avenir.

Jusqu'au 7ème siècle après J.C., la péninsule arabe vécut repliée sur elle-même comme depuis sa plus profonde ancienneté.

Indifférente aux glorieuses civilisations de Byzance et de Perse, elle s'accommodait de ses déserts, de ses peuples nomades quasi incultes et demeurait hors de l'histoire et du temps.

Seuls, les pays du Yémen et du Hirah avaient évolué.

Les peuples arabes ne connaissaient de loi que celle de la nécessité, n'admettaient d'autre contrainte que celle des coutumes et tabous antiques et la langue arabe de famille sémitique qu'ils parlaient, était leur unique base de cohésion.

Le pays du Hijaz, au Nord, était peuplé par des tribus d'origine Ismaélienne et l'une d'elles, la grande tribu des Qoraïch, ramifiée en plusieurs clans, formait à la Mecque une classe dirigeante.

Parmi ces clans, l'un d'eux était celui des Bani-Hashim dont naquit le prophète Muhammad.

La Mecque, capitale du Hijaz, était un centre actif, à la fois cultuel et commercial, plaque tournante des grandes caravanes saisonnières d'import-export, l'endroit où avaient lieu les foires marchandes, et le centre du culte idolâtre tribal.

Muhammad y vécut normalement jusqu à la quarantaine, en dirigeant les affaires de sa riche épouse Kadidja au titre de marchand caravanier.

Il avait connu jusque là une vie simple et sans histoire, lorsqu'une nuit!...

Une nuit en laquelle il s'était retiré pour méditer seul, dans le silence du mont Rira proche de la Mecque, sa vie, soudain changea.

Dans le ciel étoilé se tenait une immense présence et, majestueux, impératif, l'Ange du Seigneur ordonnait:

"Prêche au nom de ton Seigneur qui a créé!

Il a créé l'homme d'un caillot de sang.

Prêche ! Car ton Seigneur est le Très Généreux qui a instruit l'homme au moyen du calame et lui a enseigné ce qu'il ignorait" (sourate 96/ 1-5)

Terrifié, bouleversé, ne réalisant point, Muhammad regagna sa demeure et confia son affolement à son épouse. Ce fut elle, la première, qui comprit et qui crut en la mission surnaturelle du désigné de Dieu.

Puis, sur une période de vingt années, les messages se succédèrent par intervalles irréguliers.

La somme de ces messages s'élève à six mille deux cent vingt six versets, groupés plus tard en un corpus de cent quatorze séquences dénommées sourates, corpus auquel l'histoire a donné le nom de QUR'AN (Coran) qui signifie LE LIVRE.

Chacune de ces sourates s'ouvre sur la formule: Au nom de Dieu, Celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux.

Et cette répétition insistante est un bienfait pour le lecteur non musulman, car le contenu du Coran serait sans elle assez affolant par ce que ce livre découvre, ce qu'il rappelle, ce dont il avertit, ce dont il menace, et très heureusement par l'immensité de ce qu'il promet.

Le VIVANT, le MISERICORDIEUX, y parle net à l'humanité tout entière qui doit savoir.

Parmi ces milliers de versets, en voici quelques uns, qui ne sont ni les "rappels" ni les "avertissements" mais qui ont été choisis pour illustrer, envers ceux qui l'ignorent, son caractère de grand Livre révélé.

C'est à la traduction française de D. Masson qu'ont été empruntés les versets suivants, dont la numération est celle de la vulgate musulmane dite de Boulay, (le Caire 1923).

42 /51 :
"Il n'a pas été donné à un mortel que Dieu lui parle si ce n'est pas inspiration ou derrière un voile, ou bien encore en lui envoyant un messager à qui est révélé, avec Sa permission, ce qu'Il veut ; Il est le Très-Haut, le Très Sage".

13/38-39 :
"Nous leur avons envoyé des prophètes avant toi et Nous leur avons donné des épouses et des enfants. Il n'appartient pas au prophète d'apporter un signe, si ce n'est avec la permission de Dieu. Un Livre a été envoyé pour chaque époque bien déterminée. Dieu efface ou confirme ce qu'Il veut la mère du Livre (Livre primordial) se trouve auprès de Lui".

10/37 :
"Le Coran n'a pas été inventé par un autre que Dieu mais il est la confirmation de ce qui existait avant lui, l'explication du Livre envoyé par le Seigneur des mondes et qui ne renferme aucun doute".

10/102 :
"Dis: l'Esprit de Sainteté l'a fait descendre avec la vérité, de la part de ton Seigneur..."

36/5 :
"C'est une révélation du Tout-Puissant, du Miséricordieux, descendue sur toi pour que tu avertisses un peuple dont les ancêtres n'ayant pas été avertis étaient insouciants".

17/105 :
"Nous t'avons envoyé à la totalité des hommes, uniquement comme annonciateur de la Bonne nouvelle et comme avertisseur. Mais la plupart des hommes ne savent pas".

17/105 :
"Nous avons fait descendre ceci avec la vérité. Il est descendu avec la vérité. Nous ne t'avons envoyé que pour annoncer la Bonne nouvelle et avertir les hommes".

17/106 :
"Nous avons fragmenté cette lecture pour que tu la récites lentement aux hommes. Nous l'avons fait réellement descendre".

38/29 :
"Voici un livre béni: Nous l'avons fait descendre sur toi afin que les hommes méditent ses versets et que réfléchissent ceux qui sont doués d'intelligence".

2/97 :
"Dis: Qui est l'ennemi de Gabriel ? C'est lui qui a fait descendre sur ton coeur, avec la permission de Dieu, le Livre qui confirme ce qui était avant lui: Direction et Bonne Nouvelle pour les croyants".

2/99 :
"Nous t'avons révélé des versets parfaitement clairs. Seuls, les pervers n'y croient pas".

4/136 :
"O vous qui croyez! Croyez en Dieu et en son prophète au Livre qu'il a révélé à son prophète, et au Livre qu'Il a révélé auparavant".

14/4 :
"Chaque prophète envoyé par Nous ne s'exprimait, pour l'éclairer, que dans la langue du peuple auquel il s'adressait".

26/192 :
"Oui le Coran est une révélation du Seigneur des mondes, l'Esprit fidèle est descendu avec lui sur ton coeur pour que tu sois au nombre des avertisseurs, c'est une révélation en langue arabe claire".

19/41 :
"Mentionne Abraham dans le Livre. Ce fut un juste et un prophète".

19/54 :
"Mentionne Ismaël dans le Livre. Il était sincère en sa promesse. Ce fut un apôtre et un prophète. Il ordonnait à sa famille la prière et l'aumône. Il était agréé par son Seigneur".

2/124 :
"Lorsque son Seigneur éprouva Abraham par certains ordres et que celui-ci les eut accomplis, Dieu lui dit: Je vais faire de toi un guide pour les hommes...".

3/67 :
"Abraham n'était ni Juif ni Chrétien mais il était un vrai croyant soumis à Dieu. Il n'était pas au nombre des polythéistes".

2/134 :
"Cette communauté a passé. Ce qu'elle a acquis par ses oeuvres lui appartient, et ce que vous avez acquis vous revient. Vous ne serez pas interrogé sur leurs actes".

2/113 :
"Les Juifs ont dit: Les Chrétiens ne sont pas dans le vrai. Les Chrétiens ont dit: Les Juifs ne sont pas dans le vrai. Et pourtant, ils lisent le Livre" !

2/120 :
"Les Juifs et les Chrétiens ne seront pas contents de toi tant que tu ne suivras pas leur religion" !

2/255 :
"Dieu ! Il n'y a de Dieu que Lui: le Vivant. Celui qui subsiste par Lui-même".

5/19 :
"La religion, aux yeux de Dieu, est vraiment la soumission".

3/85 :
"Le culte de celui qui recherche une religion en dehors de la soumission n'est pas accepté. Cet homme sera, dans sa vie future, au nombre de ceux qui auront tout perdu".

36/70 :
"Ceci n'est qu'un rappel, un Coran clair, au moyen duquel il avertit tout homme vivant que la Parole se réalisera contre les incrédules".

43/61 :
"Jésus est, en vérité, l'annonce de l'Heure. N'en doutez pas et suivez-moi. Voilà un chemin droit".

79/6 :
"Ce Jour là un grand bruit retentira, auquel un autre succédera".

39/68 :
"On soufflera dans la trompette: ceux qui sont dans les cieux et ceux qui se trouvent sur Terre seront foudroyés, à l'exception de ceux que Dieu voudra épargner. Puis on soufflera une autre fois dans la trompette et voici: tous les hommes se dresseront et regarderont".

39/69 :
"La Terre brillera de la lumière de son Seigneur. Le Livre sera posé en évidence. Les prophètes et les témoins viendront. La sentence sera prononcée sur tous, conformément à la justice. Personne ne sera lésé".

42/47 :
"Répondez à votre Seigneur avant qu'un Jour inéluctable ne vienne de la part de Dieu. Vous ne trouverez ce Jour là aucun refuge et vous ne pourrez faire entendre de dénégation".

33/45 :
"O toi, le Prophète! Nous t'avons envoyé comme témoin, comme annonciateur de bonnes nouvelles, comme avertisseur, comme celui qui invoque Dieu - avec Sa permission - et comme un brillant luminaire. Annonce aux croyants la bonne nouvelle d'une grande grâce de Dieu".

Le Coran, venant historiquement et chronologiquement à la suite de la Thorah et des Evangiles, est reconnu comme parole de Dieu par six cent cinquante millions de Musulmans.

Il est le Livre destiné à la descendance d'Abraham par Ismaël, laquelle était restée en marge de toute révélation distincte; et s'adresse donc principalement aux Arabes polythéistes et quasi incultes du début de cette révélation. Il leur enseigna ce qu'ils devaient connaître pour devenir un grand peuple, avec sa règle et ses lois communautaires.

Puis, prenant un caractère universaliste, le Coran donne également des règles et lois valables pour une communauté mondialiste.

Il explicite depuis Noé la continuité du plan divin, l'unicité de la révélation et l'unité de la religion progressive.

Il est le premier des Livres révélés à décrire la longue histoire des prophètes et de leurs opposants, à expliquer l'unicité des porte-parole de Dieu, le Pacte et ses alliances.

Il confirme la Thorah et l'Evangile, chaque Livre révélé apportant des abrogations partielles et de nouvelles règles nécessitées par l'évolution de la civilisation.

Il confirme solennellement la sainteté originelle absolue de Marie et de Jésus et la conception surnaturelle du Christ.

S'adressant à Israël et à la Chrétienté, il leur expose les erreurs de parcours qu'ils ont respectivement commises, leur indique le redressement nécessaire et leur recommande l'humble soumission qui les fera rentrer dans la bonne route de plan divin unitaire.

Le Coran ouvre aux humains une nouvelle fenêtre sur la splendeur de Dieu en leur révélant quatre- vingt dix neuf des plus beaux noms de Dieu. Ces noms étant en soi et tous ensemble une nouvelle leçon théologique, sur un plan supérieur à ceux des religions précédentes.

La bonne route, la voie droite, se résume de la sorte: croire en Dieu, se soumettre en toute confiance en ses directives.

Après Muhammad qui est le prophète apposant le sceau sur l'enseignement par méthodologie prophétique, "le sceau des prophètes", il ne viendra plus de prophètes en tant que tels. Car après lui, lui qui donne le rappel et fait annonce de ce qui doit arriver s'ouvrira le temps de l'action-accomplissante.

Le Coran, reprenant à son tour les grandes annonces des apocalypses antérieures, le Coran avec insistance les confirme et les parfait.

Si l'on osait comparer le plan divin à une carte routière et la voie droite à une autoroute, on pourrait dire que le Coran a redressé le tracé dévié de la voie droite, qu'il a stigmatisé les ergoteurs et donné une signalisation précise du parcours.

L'avertissement est pour ceux qui, négligeant les signaux du code de la déroute, ne fonderaient que selon leur propre bon plaisir. Ils ne pourraient alors éviter les carambolages suivis de l'accident mortel.

Ce fut donc par ce Message du 7ème siècle de notre ère, que se réalisa la bénédiction de Dieu sur Ismaël et la promesse le concernant, dans le cadre de la marche ascendante de l'histoire et dans celui du plan prophétisé.

En outre, la religion islamique, qui vient en septième position chronologique dans l'ordre des religions monothéistes, a été précédée par:

- Celle au service déclaré du Dieu suprême que servait Melchisédech
- L'Israélisme, que fonda Moïse.
- Le Mazdéisme, révélé par Zoroastre.
- La révélation de Krishna, incluse dans l'Indouisme.
- La révélation de Bouddha, et les formes de Bouddhéité.
- Jésus Emmanuel et le Christianisme.
- Muhammad, le Coran et l'Islam.

Cette septième religion en chronologie, ne naquit qu'au 7ème siècle de notre ère, et la vision de Jean avec les Lettres aux sept Eglises eut lieu dès la fin du premier siècle, le siècle même de Jésus.

En transposant ici le sens du mot église en celui de religion, comme proposé au chapitre deuxième, ne dégagerait-on pas la vue d'ensemble du plan d'accomplissement de la promesse d'Unité universelle ?

En outre, la conclusion de la septième des lettres aux sept églises offre une bien étrange ouverture !


Chapitre 6. IRANITE

L'Iran! Son haut plateau à quelques mille deux cents mètres d'altitude d'où s'élancent de géantes montagnes, leurs piémonts, sa mer, ses lacs, ses forets, ses déserts de sel et de sable, ses délicieux jardins là où l'eau leur offre floraison, son ciel vibrant de cristalline pureté, ses nuits illuminées par les constellations plus brillantes ici et propices à l'étude des astres, son climat continuellement ensoleillé, glacial en Hiver, torride en Eté, mais sec et sain toujours. L'Iran, par son exceptionnelle luminosité autant physique que spirituelle dispense à ses habitants une sorte de grâce vivifiante, naturelle et surnaturelle.

Sur ce plateau, depuis quelques cinq mille ans avant notre ère, des hommes déjà vivaient et vivaient bien.

Puis, entre le 2e et le 1er millénaire survinrent les Aryens, une ethnie absolument nouvelle provenant des steppes du Nord et envahissant progressivement le plateau.

Ces hommes lui apportaient un nouveau mode de pensée et leur expressivité linguistique était si riche que non seulement elle allait développer sur place une culture typiquement Aryenne, mais encore qu'elle ramifia vers l'Occident et marqua de son empreinte les racines des grandes langues Indo-Européennes.

Ces Aryens qui allaient un peu plus tard se scinder en deux branches, l'une se fixant sur le plateau, l'autre en Inde, apportaient encore -outre leur pensée et leur langue- une haute religiosité métaphysique.

Vers la mi-temps de ce deuxième millénaire, l'une des branches s'alla fixer en Inde, y forgeant son propre destin religieux, et l'autre restant sur place s'avéra prépondérante par rapport aux populations antérieures, au point que ce lieu géographique put être désigné dès lors sous le nom racial d'Aryana -territoire aryanisé- c'est à dire L'Iran.

Et tandis que nombre de tribus aryennes continueront à y nomadiser, le clan des Mèdes se fixait en Sud-ouest de la mer Caspienne, dans les contreforts du Zagros (la Médie), et que celui des

Perses, un peu plus tard, se fixait au Nord du golfe Persique (la Perside qui est le Fars actuel), leurs deux peuples alors entraient dans l'histoire du premier millénaire.

Bientôt les Mèdes deviennent un royaume fort dont la dynastie couvre cent cinquante ans de règne. La Médie vassalise sa soeur la Perside, prend Ninive en 612 et s'illustre par l'anéantissement de la redoutée Assyrie.

Après les Mèdes, voici que les Perses s'imposeront à l'histoire. Un de leurs princes, Akhemanish, avait fondé sa propre dynastie, -jusqu'alors d'obscurs roitelets- lorsque le cinquième roi, Kurach - Cyrus II- s'élance soudain du peloton et donne la mesure de ses géniales qualités personnelles de chef Sous son vigoureux sceptre, la Médie déclinante est à son tour annexée. Mèdes et Perses, ces deux peuples frères antagonistes, sont alors par lui sagement unifiés et, grand stratège, il étend le royaume de la mer Egée jusqu'à l'Inde.

Le roi Cyrus II, en 539, conquiert sans effusion de sang et par une ruse technique la résistante Babylone. La Babylonie l'accepte, elle est à lui.

Et le voilà devenu maître incontesté d'un grandissant empire Perse, dont le nom pour longtemps sera synonyme de l'Iran.

La célèbre charte de Cyrus; le libéralisme innovateur de sa politique apaisante, sa sagesse manifestée par l'égalité des droits conférés aux vaincus autant qu'aux vainqueurs, son équité prouvée par la maintenance des honneurs dus à la royauté des souverains vaincus, sa tolérance accordant aux peuples vaincus la liberté de leurs cultes et de leurs langues; sa justice laissant retourner en Israël les Israélites déportés depuis quatre vingt ans en Babylonie, et enfin sa prudence évitant d'imposer à la susceptibilité du grand empire ainsi fondé ni sa propre langue ni surtout le culte d'Ahura-Mazda; cette charte célèbre prouve combien Cyrus reflétait déjà en ses actes l'esprit civilisateur de l'ambiante révélation zoroastrienne, alors encore si proche de ses sources.

Après Cyrus décédé en 529 et le bref règne de son fils Cambyse, c'est un prince de la branche cadette qui saisit le sceptre que se chicanaient divers ambitieux. Darius voit qu'il lui faut s'imposer: il s'impose. Qu'il lui faut de la poigne: il en a. Qu'il lui faut frapper les imaginations: il les frappe.

Il fut l'auteur du magistral système administratif qui, sous son règne et dans sa dynastie, protégea géra et coordonna les intérêts de quelques cinquante millions de sujets - chiffre énorme à l'époque - répartis en nombreux peuples très différents et sur d'immenses distances.

Successeurs immédiats de Darius, les Xerxès, Arthaxerxès et consorts, parachevèrent sa mise en place.

La religion mazdéenne n'était pas alors une église officielle mais un culte libre. Seul rappel subtilement efficace, le calendrier de l'empire était celui institué par Zoroastre.

Et que ce fut par politique ou dévotion, la preuve est là, toujours inscrite dans les pierres, que tous ces rois se référaient à Ahura-Mazda (le Seigneur Sagesse) dont le sigle coiffait leurs règnes et leurs tombeaux.

Mais peu à peu, ce premier empire quasi universel de l'histoire, ce premier Etat au sens moderne du mot - et privé par leur mort de ses deux grands fondateurs, de ses deux pères peut-on dire -ce fier coursier mené de main de maître sentit bientôt flotter les rênes sur son cou. Puis, faiblissant d'Achéménide en Achéménide, il fut à prendre lorsque le prit Alexandre le Grand.

Après que celui-ci, par une simple chiquenaude, eut fait tomber du trône le dernier de la dynastie, épousé sa fille Roxane et pris son sceptre en main, ce fut avec admiration et respect qu'il eut voulu traiter cet empire, cette civilisation, cette culture, à valeur égale à celle de l'hellénisme, au profit de l'humanité.

Certes Alexandre avait été l'élève et l'ami d'Aristote mais n'en demeurait pas moins et avant tout un conquérant ayant besoin du soutien politique de son peuple. Or ses compatriotes firent opposition à ses tendances "iranisantes" et il renonça à son libéralisme intentionnel.

Fut-il alors lui-même l'incendiaire de Persépolis - où le feu ravagea tout ce qui n'était pierres - ? Ne fit-il que le tolérer? L'incendie fut-il perpétré à son insu ? L'histoire n'a pu l'élucider.

Quoi qu'il en soit, l'empire de Cyrus et Darius, le grand empire Perse, après deux siècles et quinze ans de règne Achéménide, avait perdu sa souveraineté et la mort s'empara d'Alexandre avant qu'il n'ait lui-même organisé sa conquête

Le grand chef disparu, ses généraux partagèrent en trois l'organisation de cette conquête.

L'Iran même, puis ce qui est l'Irak, ainsi qu'une partie de l'Asie mineure, composèrent la part dévolue au général Séleucos.

Après deux siècles et demi d'occupation hellénique, l'Iran s'en délivra.

A l'Est du plateau vivaient -restés quasi en marge- des iraniens d'origine scythe, les Parthes, qui n'avaient jusque là de célèbre que leur flèche. Prenant cette fois l'initiative de l'action, harcelant sans trêve les occupants, ils parvinrent après une longue opposition à leur reprendre le pouvoir.

Les Séleucides, qui avaient occupé la scène de l'an -310 à l'an -64, furent remplacés par la dynastie parthe issue du roi Arsacide 1er.

Et voila à nouveau l'empire iranien redevenu son propre maître. Ici l'histoire est presque sans histoire car, jusqu'à l'an +244 de notre ère, et toujours sous le même système efficace d'administration légué par Darius, l'Iran Arsacide, tant bien que mal, fut la transition temporelle menant -tous feux éteints- l'empire Perse vers une nouvelle et glorieuse représentation de son génie.

Le Parthe était fier cavalier, guerrier fougueux, de sang bouillant, de main avide. Par les Romains incessamment sur le qui-vive, souvent en guérilla contre eux, il eut en la seconde moitié de son règne loisir d'user sa fougue et prouver son talent en galopant autour de ses frontières.

Mais galoper n'est point gérer. Vers la fin de ce règne, rien n'allait plus comme autrefois. L'administration à la Darius s ‘était sclérosée. Les temps avaient changé. Un recyclage s'avérait nécessaire. Et les Iraniens excédés, peuples et clergé se révoltèrent. En l'an 224 de notre ère, tué au cours d'un soulèvement, le roi parthe Ardavan V fut le dernier Arsacide.

Qui dit révolte dit meneur. Les révoltés étaient menés par Ardéchir, un Perse à part entière et bientôt couronné Roi des rois de l'Iran.

Ardéchir 1er, descendant de Sassan prêtre de Zoroastre, donne à sa dynastie l'éponyme de Sassanide, se veut continuateur des glorieux Achéménide, entreprend la restauration.

Plus question de libéralisme à la Cyrus, ni politique ni cultuel. L'empire a désormais besoin d'une Eglise affirmée et d'un pouvoir centralisé. Ce pouvoir, on le centralise. L'Eglise, il faut la faire, on la fera.

Oui, mais pour la faire, qu'en était-il de l'Avesta d'antan ? Livre sacré de la révélation zoroastrienne, imposant corpus original en antiques dialectes, l'Avesta, hélas! les siècles en avaient empoussiéré la flamme vive.

De mémoire et par tradition les prêtres aussitôt font la compilation du Livre, dont le commentaire est le Zand; se constituent en hiérarchie avec un pontife au sommet, et fortifient l'Etat par le réseau omniprésent de leur église organisée.

Les Sassanide, en trente-six rois sur quatre siècles (226 à 652), puiseront la justice en l'Avesta, règneront par Ahura-Mazda, bien installés dans cette religion officielle qui deviendra - hélas! -un Etat dans l'Etat et, finalement, l'usera.

Mais au début, voyez en son éclat ce surgeon de la Perse antique fleurir en un nouveau buisson.

Ardéchir 1er a rétabli l'empire en ses anciennes dimensions. Il est à l'Indus où se limite une nouvelle fois le pays; il est à l'Ouest où, sur le Tigre à Ctésiphon, il a installé splendidement sa capitale. Il est plus à l'Ouest encore, bien au-delà de l'Euphrate, où son extension inquiète le puissant Romain.

L'Iran Sassanide, véritable empire du milieu entre les civilisations de l'Inde et celles de la romanité méditerranéenne, fut le carrefour où se rencontraient toutes les grandes cultures et religions de l'époque.

L'université de Djondi-Shapur, crée pour prendre la relève de l'Ecole d'Athènes après la fermeture de celle-ci, s'intéressait à toutes les disciplines scientifiques, avec - en tête - la médecine. Elle était l'accueillant refuge de tous les scientistes "hérétiques" ou "païens" ayant dû fuir les autoritarismes de leurs propres pays.


On y parlait le syriaque (araméen), le sanscrit, le grec, autant que le persan. On traduisait Platon et Aristote. Des érudits étaient envoyés en Inde, chargés d'en rapporter les grands ouvrages. Même le Roi, parfois, faisait une visite, discutait avec les savants. Et l'on créait aussi oeuvres originales, dont - entre autres - une encyclopédie médicale en trente volumes.

D'un tel climat spirituel l'art aussi reste en la mémoire. Des arts purs à l'artisanat, de l'art sacré à l'art familial, tous ses aspects s'épanouirent.

Iranité inimitable des symboles architecturaux, de la calligraphie géante ou minuscule, des jardins stylisés évocateurs du paradis, des faïences des miniatures et des émaux, des tapis somptueux jonchés de fleurs impérissables.

Et si la royauté, sous la couronne Sassanide, alliait le faste au bon goût, elle savait aussi manifester une certaine tolérance, tenir au loin l'Arabe en laisse élégamment (Secrétariat d'Etat aux Affaires arabes), tenir le mors serré de près à la noblesse de l'Iran (entre le peuple et les seigneurs, le royal arbitrage), lâcher un peu, parfois, la pression des impôts et, quand il le fallait autoriser la fantaisie.

C'est ainsi que MANI put lancer son Manichéisme.

Ce fut dès le début du règne de Shapur 1er que, vers l'an +242, Mani, un jeune noble iranien, porté dès sa prime jeunesse vers les spéculations religieuses, entretint ce roi d'une doctrine susceptible de devenir une religion universelle venant remplacer toutes les autres.

La doctrine de Mani était un amalgame de tous les grands enseignements religieux de l'époque, inclus le Christianisme, et reprenait à son compte le thème zoroastrien (rafraîchi par les Esséniens) des fils de ténèbres et des fils de lumière. Son but était de restituer à la pureté originelle de l'homme sa potentialité de victoire contre la puissance satanique opposée au triomphe apocalyptique du Bien sur le Mal.

Le roi Shapur, puis son fils Ohrmaz lui ayant succédé, ne firent pas obstacle aux activités de Mani qui fonda une sorte d'Eglise Manichéenne, avec une doctrine écrite, les douze disciples de rigueur, des évêques, un clergé hiérarchisé, une liturgie, un cérémoniel cultuel. Le succès prit un tel essor que le Grand- Pontife de l'Eglise officielle zoroastrienne estima qu'il était temps d'y mettre fin.

Il fit solennellement condamner Mani comme hérétique. Lequel fut immédiatement incarcéré et s'éteignit plus tard en sa prison, en l'an 276, tandis que le Manichéisme, après avoir souffert en Iran le sort d'une religion officiellement condamnée, s'élançait à l'étranger sur une longue trajectoire. Il s'implanta en Syrie et en Palestine, en Egypte et à Rome, en Arabie occidentale, en Espagne, poussa même jusqu'à la Gaule du Sud avec, plus tard, une pointe chez les Cathares. L'Eglise Chrétienne elle-même eut, sous cette lancée, quelques difficultés à protéger l'intégrité de son orthodoxie.

L'incident eut en tous les cas le mérite d'avoir pressé l'église mazdéenne Sassanide du 4ème siècle, à transposer en moyen persan (la langue moderne de l'époque) tout l'antique Avesta, pour le mettre ainsi à la portée des classes populaires, leur rafraîchir la mémoire de la Révélation zoroastrienne et leur faire oublier les remous de l'affaire du Manichéisme.

Jusqu'au 6e siècle, la vie est belle, la haute société se laisse aller à l'agréable. Le jacquet, les échecs, le polo, sont d'invention iranienne.

En fait d'échec guerrier, le plus cuisant est infligé par Héraclius, Empereur d'Orient et maître de Byzance

Mais qu'importe! Un peu plus d'un siècle durant, l'insouciance prédomine.

Pourtant le peuple est excédé, l'anarchie désagrège, même la religion a perdu son pouvoir.

En trois ans seulement, douze rois se succèdent.

Et voici couronné le dernier Sassanide, le dernier qui ne le sait pas ! Jezdegerd III brille au sommet de la fortune. L'empire apparemment est digne de son trône et tout se passe comme si... C'est alors qu'intervint l'Islam en cette histoire.

La péninsule d'Arabie, durant quelques vingt ans, de 612 à 632, avait été commotionnée par l'auditionnement du Coran. Parallèlement au texte même du Livre révélé, les compagnon de Muhammad avaient fidèlement recueilli ses faits et dires, les consignant plus tard en un corpus de traditions: La Sunna, (La Tradition) pour que les peuples du Coran puissent s'y modeler dorénavant.

Muhammad, après la mort de sa première épouse Khadidja, sa réelle compagne, sa meilleure amie, devint polygame mais décerna un rang privilégié aux quatre filles nées de cette première union, dont la cadette était Fatimih, sa fille préférée qu'il maria à Ali.

Ali, cousin germain du Prophète, son premier ami des heures tragiques, son frère et fils de coeur.

Ali et Fatimih eurent deux fils, Hassan et Hussayn, ces petits- fils que le Prophète chérissait.

Et Fatimih étant la seule entre ses soeurs qui eut des enfants, Muhammad avait témoigné des attentions particulières ad foyer de celle-ci. Foyer que la Sunna précitée appelle "La Maison du Prophète".

En outre, au cours des propos qu'en dehors du Coran même, Muhammad énonçait dans sa vie quotidienne publique, il avait évoqué la mission spirituelle de son gendre, faisant entendre qu'Ali, puis sa descendance, représentait la voie ouvrante et l'enseignement de lumière coranique les versets du Coran possédant soixante-dix significations cachées sous les premières et de plus en plus subtiles.

Or, malgré cela, lorsque mourut Muhammad, en 632, sa succession fut des plus compliquées car il n'avait pas précisé à ses compagnons lequel entre eux (comme il en alla pour Saint Pierre) devait coiffer le pastorat.

L'on vit alors, avant même que le Prophète fut inhumé, ses compagnons se disputer le pouvoir, pendant qu'Ali s'occupait des obsèques. Dans la confusion générale, l'anarchie et la rébellion prévalaient.

Pour y parer, l'énergique Abu Bakr, beau-père du défunt, obtient immédiatement l'allégeance du groupe et le voici Caliphe, (khahifat-al-Nabi) c'est à dire "tenant-lieu du Prophète". Et Ali, pour sauver l'unité, lui donne son soutien.

Ce premier calife, Commandeur des croyants, règne deux ans et meurt après avoir désigné pour lui succéder, non point Ali, mais Omar, autre beau-père et vieil ami.

Ici nous revenons au dernier Sassanide, le dernier mais qui ne le sait pas !

Omar règne de 634 à 644. En dix ans de pouvoir, il aura conquis la Syrie, avalé Ctésiphon la capitale des rois Sassanide, battu la Perse à Néhavend (642), usé des iraniens la résistance, et meurt en 644 après avoir incité le compagnonnage à élire son successeur parmi six noms qu'il propose, dont celui d'Ali. Le vote est chaud. Ali n'est toujours pas élu.

Le troisième calife est Othman, qui lui n'est point beau-père mais gendre. De 644 à 656, il parfait la conquête de son prédécesseur.

Le Roi des Iraniens, Jazdegerd III, en l'an 651 s'écroule assassiné. L'Iran dès lors fait partie de l'empire Arabe.

La religion d'Etat, le Mazdéisme, n'a plus cours.
Son clergé tracassier doit disparaître (ou se reconvertir).
L'impôt d'Islam frappe les infidèles.

C'est l'exode du mazdéisme. Ceux des fidèles irréductibles, en quelques milliers de famille s'expatrient à jamais vers l'Inde, emportant avec eux la tradition de l'Avesta pour en perpétuer le culte. (Leur religion d'alors y subsiste encore aujourd'hui sous le nom de parsie, nom qui lui fut donné jadis d'après celui des immigrants persans.)

En Iran même, de nos jours, le Mazdéisme vit encore parmi les religions minoritaires tolérées.

Enfin, après la mort d'Othman, en 656, Ali accède au califat.

Au plan temporel et humain, le voici devenu quatrième calife commandeur des croyants, et donc le chef du jeune empire envahissant.

Or le plan de Dieu, sur la route du devenir ayant modifié l'ancienne norme, Muhammad avait été l'ultime prophète de cette norme. Après la durée de l'ère coranique, s'accomplirait le temps de l'action-accomplissante.

Et l'évolution métaphysique, jusqu'à l'heure où se manifesterait le Seigneur de l'Accomplissement réalisant la fusion des prophéties, était désormais confié à une entité composée de douze Imams (de père en fils par primogéniture), Imam signifiant "Celui qui se tient levé et dirige". Entité missionnée pour instruire et mener à Dieu les croyants de l'ère coranique par la haute voie de l'exégèse spirituelle.

Telle est, du moins, la thèse des Alides !

Ali, devenant enfin ce quatrième calife et chef temporel des Arabes islamiques, se savait - au plan intemporel et métaphysique et dès le décès de Muhammad - se savait le premier des douze princes spirituels de l'entité en question, celui que le Prophète avait implicitement désigné dans ses propos.
(Que l'on se souvienne ici des douze princes de la promesse de Dieu sur Ismaël!).

Mais pour ces Arabes envahisseurs, ces conquérants, quel besoin d'un calife mystique ?

Aussi, après cinq ans d'un califat contesté et d'imamat dédaigné, Ali est-il contraint par force d'abdiquer et, peu après, par le poignard, il meurt assassiné (Koufa 661).

Muawya, cousin arabe s'interférant, saisit au vol la succession du califat. Il écarte les revendications d'Hassan et d'Hussayn, les fils d'Ali.

Ecouter parler la langue des Imams ne serait que pur illogisme. Qui veut la fin veut les moyens et Muawya tranche la question, imposant en loi dynastique les Ommeyade, du nom des gens de sa tribu.

Ce califat transfère son siège de la Mecque à Damas en Syrie récemment conquise.

Et pour couper court à tout, Hassan et Hussayn vont être supprimés.

Hassan meurt en 669, empoisonné. Il a quarante cinq ans. Hussayn, en 680, est atrocement massacré à Karbila. Il a cinquante cinq ans. (L'anniversaire de cette atrocité est encore célébré chaque année depuis lors, par une dramaturgie endeuillée).

Pour couper court à tout ? Eh non! car Ali et ses fils avaient des partisans et cette dissidence fut plus tard appelée shi'isme.

A partir de là, on vit d'une part le califat officiel référer à la tradition, la Sunna, du Prophète, pour authentifier les califes, clore les polémiques, imposer à l'Islam le Sunnisme majoritaire (il l'est encore) et d'autre part, les partisans de l'Imamat, les chi'ites, servir résolument ha cause dissidente, le Shi'isme minoritaire (il l'est toujours).

En outre, Hussayn, troisième Imam en titre, avait épousé une fille du dernier des rois Sassanide, Jazdegerd III, et le fils aîné de cette union, Ali-Zain, (quatrième Imam) alliait ainsi en lui le sang arabe au sang persan.

Ceux des chi'ites qui étaient, persans et bien qu'ils fissent partie de l'Islam par acceptation de la révélation coranique, contestaient la légitimité du calife sunnite au pouvoir, grognaient contre l'occupation de leur pays annexé par l'empire Arabe. Et, s'appuyant sur ha double consanguinité du quatrième Imam Ail-Zain, à la fois arrière petit-fils du Prophète et petit-fils de feu le dernier roi de Perse, ils politisèrent heur cause.

Seul leur Imam, disaient-ils, avait qualité dynastique pour être le chef religieux et politique de l'Islam, ou tout au moins des Iraniens.

Mais la raison du plus fort prévalant, en l'occurrence le califat sunnite majoritaire, en rouleau compresseur fit cesser le débat.

Dès lors tenus loin du pouvoir de père en fils et chacun d'eux persécutés par les sunnites, les Imams descendant d'Ali et de ses deux fils Hassan et Hussayn, vécurent quasiment en clandestinité.

De leur vivant, du 7ème au 9ème siècles, chacun des Imam, l'un après l'autre, diffusèrent à leurs adeptes religieux le haut enseignement. En d'innombrables entretiens privés, ils éclairaient l'ésotérisme des versets coraniques pour ceux qui en éprouvaient le besoin.

Et comme l'Imamat était en son essence intemporel, les contingences politiques et les revendications des chi'ites politisés n'eurent aucun effet matériel sur son oeuvre.

Ceux qui avaient eu le privilège d'interroger les Imams, conservèrent précieusement ce patrimoine spirituel pour le transmettre.

Et si, pour les Sunnites, nombreuses étaient et sont les sources de leur Tradition orthodoxe: la Sunna; pour les Shi'ites vint s'ajouter à cette orthodoxie leur propre Tradition, basée sur les enseignements des Imams qui étaient recueillis en de nombreux documents épars.

Plus tard, ces documents furent soigneusement collationnés et passés au crible, pour n'en conserver que les propos imamiques authentifiés et ramenés à quelques livres, dont, notamment, les deux encyclopédies: le "Kafi" de Kolayni et le "Bihar" de Majlisi, ainsi qu'un volume collationnant les allocutions publiques qu'avait prononcées Ali et reproduisant certaines de ses missives.

Quant au douzième Imam, Muhammad, mort à l'âge de cinq ans, sa disparition physique, son "occultation" selon la terminologie shi'ite, interrompit sur le plan humain l'enseignement dispensé de heur vivant par les Imams, afin que leur surnaturelle entité - agissant désormais sur le plan de l'esprit - transcende lentement, au cours de l'ère coranique, les esprits et les coeurs des croyants.

Au jour de Dieu, le douzième Imam, l'Imam-dernier, Muhammad, le Qa'im, serait à nouveau manifeste sur Terre, en transfiguration de gloire. Et l'avoir reconnu ouvrirait aux croyants le seuil, la porte, l'entrée, vers l'accomplissement de la Promesse.

Mais quand viendrait ce Jour de Dieu ?

En l'attendant et quelle qu'en fut l'heure, l'Iran déjà coranisé, dorénavant islamisé, reprit le cours de son histoire, cahin-caha entre ses Shi'ites et ses Sunnites.

Sur le plan religieux - Si Dieu immuable ne changeait point - Du ciel cristallin de l'Iran le soleil mazdéen ne montrait plus qu'un crépuscule, alors que d'Arabie montait vers le zénith le grand soleil coranéen.

Par le Coran, la voix de Dieu en "claire langue arabe" révélait ses attributs, ses noms et ses splendeurs.

Les peuples iraniens, depuis toujours religieux eux-mêmes, étant sensibles à la beauté se bronzèrent à ce soleil.

Mais d'esprit vif et frondeur par nature, après avoir subi un certain temps l'emprise de la langue arabe des envahisseurs, langue des saints versets psalmodiés dans les mosquées, langue imposée, officielle en tout l'Islam, et langue aussi des premiers grands livres nouveaux, ils découvrirent le moyen de résister subtilement à son emprise.

Et c'était simple ! Car les Iraniens, depuis longtemps usaient du syriaque comme langue internationale, et l'alphabet syriaque les avait préparés à l'alphabet arabe.

Or cet alphabet arabe, puisqu'il fallait désormais l'adopter, - sous la férule - il suffisait simplement de l'enrichir par des points phonétiques de modulations, permettant ainsi une écriture propre à leur langue ancestrale.
Ce qui fut fait.

Dès lors et le génie de la race iranienne s'exprimant, une langue épousant l'époque fut peu à peu modelée.

On vit ainsi, aux siècles suivants, une véritable culture irano-musulmane, nouvelle et grande, envahir - à son tour -tout le vaste empire islamique et le marquer au point que l'on ait pu confondre (que l'on confond en général encore) l'apport culturel arabe et l'apport iranien.

Après la conquête arabe ce furent, du 7ème au l0ème siècles, un va-et-vient de califes et de dynasties.

Des princes Iraniens de l'Est et de l'Ouest étaient promus gouverneurs islamiques de provinces. Et qu'ils fussent sunnites ou chi'ites, tous agissaient en iraniens sous la bannière religieuse de l'Islam.

Bagdad vivait ses mille et une nuits. Tout se décantait peu à peu. Pratiquement, la dictature arabe était finie.


Hélas! autres envahisseurs. Car après les Arabes, voici les Turcs. C'est le début du 11ème siècle et le début de l'insistante future pression vers l'Iran des Turcs d'Asie Centrale.

Les nouveaux arrivants s'incorporent - bon-gré mal-gré - à l'amalgame. A Ghasni, la cour des Ghaznévide (ces parvenus n'avaient pas d'autre nom) pour plaire aux Iraniens se voulut libérale. Cette chapelle littéraire de langue persane couvait tous les talents dont, notamment, le grand poète Ferdousi (Ferdawsi) - 933 à 1020.

L'âme de l'Iran, composée d'une spiritualité et d'un génie qui lui sont propres, alliant la mystique à la poésie, la droiture à la souple-force, riche de pureté, de religiosité, de sa floralité rhétorique, de ses mythes et de sa geste, l'âme de l'Iran a été merveilleusement comprise et admirablement exprimée dans l'immortel chef-d'oeuvre de Ferdousi: "Le Livre des Rois" (Shahnahmeh).

Cette immense épopée est une quintessence d'iranité ! Et par son génie poétique Ferdousi fit passer l'impérissable message de la tradition iranienne. Laquelle pourrait se résumer en un mot: (la) "Royauté". Dont on peut dire que, par rapport à l'âme de l'Iran, la monarchie en est le corps physique. De même, si la royauté faisait le roi, quel que fut l'individu que coiffait la couronne, (bon ou mauvais larron, usurpateur ou valable iranien) - avec le roi ou malgré le roi -, c'est la Royauté qui régnait en toute majesté, pour la continuité nationale.

C'est pourquoi Ferdousi, après avoir écrit son haut poème, après avoir montré ce que doit être un Roi et chanté l'épopée fabuleuse du royaume, indiqua-t-il en son exergue: "Quand tu auras écrit ce Livre des Rois, donne-le aux... rois".

Après les Ghaznévide, à leur exemple et de même origine, trente-cinq ans plus tard voilà les Seldjoukide qui les évincent et les remplacent. Ces nouvelles têtes de Turcs ne se contentent pas de la demi-mesure, c'est la suprématie totale qu'il leur faut. Heureusement, ils vont s'en montrer dignes. En deux siècles et vingt ans ils sont sur tout l'Iran et en Asie Mineure (1040-1220).

Omar Khayam, le grand persan, poète-philosophe et mathématicien, fut leur fleuron.

A la suite des Turcs, paraissent les Mongols de Gengis Khan. Nous somme au début du 13ème siècle. Presque le quart de la population est décimé. Puis Gengis meurt (1227). Ses fils organisent cette conquête, s'attribuent le gouvernement des provinces. L'empire Mongol en Iran est assis sur des bases fermes.

Pour bien régner, il faut la paix et la prospérité. Bon est le règne. Il dure presque un siècle. L'un des fils de Gengis se laisse même convertir à l'Islam. Sous lui, la religion d'Etat est le shi'isme. La subtilité iranienne, roseau pliant, était ainsi plus forte que le chêne

Et ce siècle est celui de la haute poésie mystique.

Le pauvre Iran, hélas! n'a pas fini d'être occupé. Du ciel du mysticisme, à terre il est précipité car... après l'Arabe, après le Turc et le Mongol, il est la proie de Tamerlan (Timur-Leng) turc-mongol et musulman, parent de Gengis Khan et grand ravageur par nature.

Nous sommes au 14ème siècle. Le massacre fut effroyable, le ravage s'est accompli. Tamerlan meurt en 1405, laissant l'Iran exsangue et morcelé.

Il ne fallu pas moins d'un siècle, le quinzième, pour qu'il fit sa convalescence.

Mais voici la grande Renaissance iranienne Sefevide !

A la fin de ce quinzième siècle, en la province de l'Azerbaidjan, presqu'au pied du mont Ararat, vivaient les princes Séfévide, des Iraniens ardents Shi'ites et tolérant mal le joug persécuteur des occupants turcmènes.

Lorsque l'un d'eux, le jeune prince Ismaël, cristallisa cette intolérance en sa personne: il fit ce qu'en iranien il devait faire, donner le grand coup de balai.

Très jeune couronné, d'une province à l'autre il reprend les villes, ressuscite le territoire et, Soufi - donc mystique -institue le Shi'isme en religion d'Etat, dont il veut n'être que le garant des fidèles dans l'attente du "Retour" de l'Imam de gloire. Shah Ismaël, meurt en 1524.

Son successeur poursuit sa tâche (1524-1576).

La base de l'Iran est ainsi recréée, les Iraniens reprennent de l'espoir.

En 1587, la royauté s'incarne en la personne de Shah Abbas 1er. C'est par lui que la grande renaissance iranienne du 17ème siècle va se concrétiser. Homme plus politique que religieux - et son Etat tout en restant Shi'ite - l'homme incarnera l'Etat.

D'Isfahan, sa capitale, ce grand bâtisseur fait un émerveillement. Ces splendeurs architecturales étaient surtout sagesse politique, et nécessaire pour traiter d'égal à égal avec les puissances d'Europe qui ont les yeux sur lui. En compétition pour la toute nouvelle route maritime des Indes dont le golfe Persique est un précieux jalon. Bon politique, Shah Abbas manoeuvre sans trop donner prise, réservant l'avenir.

Sa mort, en 1629, n'arrête en rien l'oeuvre entreprise. Auprès des shahs d'Iran Séfévide, les diplomates font assaut de prévenances, tandis qu'à l'horizon le russe Romanov profile un jeune empire qui veut croître.

Le dix-septième siècle ainsi se passe.
C'est au début du dix-huitième, qu'un troublion extérieur vient mettre le désordre.

D'Afghanistan, en 1722, il tue le gouverneur iranien puis envahit l'empire au nom du Sunnisme à rétablir. Et sévissent dix années de sanglantes bagarres religieuses.

Un deuxième larron, Nadir, se fait le justicier de l'autre, boute l'occupant au dehors et sous le nom de Nadir Shah (1736) accapare le sceptre et l'empire. De plus, sunnite lui-même, il a fâcheuse tendance à malmener la religion shi'ite d'Etat. Et sa cruauté naturelle lui vaut par réaction d'être assassiné en l'an 1747.

Sans souverain, l'empire aussitôt se craquelle et la Russie se sent en appétit. La situation est tangente, les iraniens près de la dépression. Dans sa fatigue le grand empire islamique d'Iran entre comme en hibernation.

La province du Fars, en Elam, ancien coeur de l'empire, se replie sur elle-même, se fait conservatrice du génie national. Shiraz en est la capitale.

Le gouverneur de cette ville, Karim Zend, modeste et sage, devient le régent de ce maquis spirituel de la royauté.

Nous sommes en la seconde moitié du dix-huitième siècle. Et tout ce que le régent peut faire, mais ce qu'il fait, c'est de garder incarcéré, tout au long de sa régence, de 1750 à 1779, un certain Aqa Muhammad, véritable animal cruel, chef turcoman d'une tribu rivale de celle de feu Nadir Shah et que celui-ci, sous son règne, avait fait castrer par mesure éliminatrice, ce qui l'avait rendu encore plus féroce.

Dès la mort du régent, en 1779, Aqa Muhammad Qadjar s'évade, se réfugie en sa tribu, lève des troupes. En seize ans d'atrocités abominables sur le peuple iranien, il conquiert ce qui subsiste encore de l'Iran. Il règne alors deux ans et meurt assassiné, dans l'exécration générale.

Après ce Qadjar là, les Qadjar se maintiennent en dynastie régnante. Le trône est investi et bien gardé par ces rapaces. Le sceptre se fait massue et le pouvoir terreur. Tout est subordonné au caprice du potentat.

Pour servir la couronne il faut, ou bien être servile, ou bien pouvoir faire abstraction de l'individu qu'elle coiffe, pour ne considérer que le symbole sacré de la Royauté iranienne.

Le peuple n'en peut plus et l'âme glorieuse de l'Iran n'est plus qu'une ombre.

Nous sommes au début du dix-neuvième siècle.


Chapitre 7. L'ATTENTE AU 19ème SIECLE

Alors qu'en Occident les déchiffreurs de prophéties bibliques avaient situé la date du "Retour" en l'an 1844 et que ces chrétiens de bon aloi attendaient de pied ferme le Christ qui ne vint point au rendez-vous, il se produisait en Orient une affaire de même nature mais d'origine musulmane.

L'autre attente du 19ème siècle n'eut point lieu parmi les sunnites orthodoxes majoritaires de l'Islam, elle eut lieu parmi les chi'ites minoritaires, au sein des adeptes de l'Imamat dont certains vécurent intensément leur fervente attente du "Promis".

En Iran, au début dudit siècle, la situation générale était la suivante: Le peuple iranien ne comptait plus que quelques millions d'âmes. Il était inculte, misérable, et ne vivait que pour se survivre.

Le souverain régnant était le shah Fath-Aly Qadjar (l798-1834), neveu et successeur du sanglant fondateur de cette dynastie turcomane.

Le shah, sans charte ni lois ou statuts et sans conseil consultatif, ayant pouvoir absolu de vie et mort sur sa famille, sa cour et son peuple, nommait de lui-même son premier ministre auquel il remettait l'entier soin des affaires du royaume.

Le premier ministre, tout-puissant dictateur de l'Etat, tenait le roi informé et lui donnait à signer les lettres et décrets importants.

Les ministres, n'étaient que de simples grands commis du premier ministre. Les gouverneurs des provinces et les généraux étaient nommés et destitués par celui-ci. Les sous-gouverneurs des grandes villes, ainsi que tous les fonctionnaires civils et militaires, relevaient théoriquement du seul premier ministre mais, pratiquement, ils dépendaient de l'arbitraire de leurs supérieurs hiérarchiques.

La justice, était aux mains de ces administrateurs. Lesquels étaient chargés des impôts, de la police, de la justice civile correctionnelle qu'ils rendaient conjointement avec le clergé. Souvent, par délégation spéciale du shah, ils étaient également chargés de la justice criminelle.

Et si, en théorie, toute justice était gratuite, en fait: les arrêts de la juridiction civile et ceux de la religieuse, penchaient fréquemment en faveur de la partie qui pouvait payer le plus cher.

Socialement, l'immoralité, la cruauté et la vénalité donnaient le ton au régime. La corruption sévissait partout. Les fonctions, les consciences, tout se vendait et s'achetait. Du haut en bas de l'échelle nul n'était sûr du lendemain. Probité, devoir, honneur, confiance réciproque, n'avaient plus aucun sens et seule la ruse, parfois, protégeait un peu.

Même les très nombreux fils du shah, dont le harem comptait environ cinq cents femmes comme le relatent les historiens, ces princes placés dès leur adolescence aux postes importants, vivaient dans la terreur de leur disgrâce suivie d'énucléation, selon le soudain gré de leur auguste père.

Religieusement, si le shah était le magistrat suprême, représentant 1'Imam Dernier, c'est la hiérarchie sacerdotale shi'ite tout entière qui était liée à tous les rouages administratifs du pays, ainsi qu'à l'existence quotidienne du peuple.

Et les hauts pontifes qui régnaient sur les épiscopats régionaux, tenaient de père en fils leur charge héréditaire, avec pouvoir de condamner a mort quiconque aurait - selon eux - fauté envers la loi religieuse ou quelqu'une de ses interprétations.

Cléricalement, la religion était stratifiée, tracassière, tyrannique. Les sacro-saints docteurs de la loi, ces mujtahids, imbus d'eux-mêmes, se livrant à de sempiternelles palabres sur les interprétations de cette loi, proféraient des sentences arbitraires, des anathèmes fracassants.

Ainsi l'orgueil, la cupidité, l'autoritarisme des uns, et la servilité des autres, faisaient de la religion un instrument d'abrutissement.

Quant au peuple, ce malheureux, que pouvait-il faire sinon subir, se terrer ou se conformer, n'être qu'une entité collective livrée au "viol des foules". Et combien furent héroïques ceux qui osèrent réagir et penser par eux-mêmes !

La situation politique extérieure, en 1840, présentait les caractéristiques suivantes:

- L'Empire Ottoman, dont l'ancienne emprise territoriale sur les pays danubiens avait été depuis longtemps ramenée par les puissances européennes à moindre dimension, vivait en bons termes avec la chrétienté occidentale. Et les diplomates en gants blancs de ces puissances, maintenaient rigoureusement le statu-quo politique de ce sultanat sénescent.

- La Russie des Romanov, avait hérité le prestige du défunt tzar Alexandre 1er, puissant ténor des rois européens ligués contre Napoléon 1er jusqu'à la fin à Sainte-Hélène.
Depuis 1825, le tzar Nicolas 1er lui ayant succédé, appuyait de ce prestige ses appétits territoriaux et commerciaux. Notamment les rives turques de la mer Noire, les rives persanes de la mer Caspienne, le golfe Persique, la célèbre Constantinople, la Perse enfin aux diverses provinces et au si faible gouvernement, sont les objets de sa convoitise et d'une savante "cuisine" diplomatique.
Mais le Cabinet de Saint-Petersbourg, malgré son fort impact, se heurte aux non moins savantes manoeuvres diplomatiques des autres grandes puissances occidentales opposées à cet appétit de glouton.

- La Grande Bretagne, protège politiquement sa commerciale Compagnie des Indes, laquelle conditionne cette politique.
En 1840, Victoria règne depuis 1837. En 1857 elle aura aux Indes un vice-roi et deviendra impératrice des Indes on 1877.

Entre ces deux dates que séparent quarante années, ce laps de temps sera employé par l'Angleterre - tant on Empire Ottoman qu'en Iran - à baliser sa route terrestre vers l'Inde, par la Turquie, la Perse et l'Afghanistan frontalier de l'Inde, à protéger sa ligne maritime qui relie Bagdad à Bombay par le delta irakien du golfe Persique; et - sous le couvert de ses intérêts commerciaux - à profiler quand nécessaire sa flotte de guerre dans les eaux méditerranéennes et du Pacifique.
Ses ambassades, légations et consulats généraux, savamment essaimés, disposent de puissants moyens financiers leur assurant toute force persuasive et dissuasive.
En Iran, dans le Khurassan oriental, la forteresse d'Hérat est un objet tampon entre la Russie et l'Inde. Une balle de ping-pong pour sport de diplomate.
Et si, depuis des milliers d'années, la Perse antique avait utilisé pour ses autels du feu zoroastriens le liquide flambant dont son sol regorgeait, cela était en cette moitié du 19ème siècle presque du domaine de la légende. N'ayant encore rien à voir avec le futur domaine de l'énergie, la richesse minéralière de l'Iran dormait ignorée sous les pieds de ses deux dictateurs diplomatiques.
Le vertueux fronton recouvrant les diplomaties des Etats du monde chrétien était la protection de la religion. La mode étant à la paix générale, ces royaumes veillaient sur leurs nationaux et sur leurs missions religieuses implantées en terroir islamique. La Russie qui jouait ce même jeu, mais au nom de l'église orthodoxe, contrait les autres chrétientés.
Au nom du Christ, on se chamaillait, en gants blancs dans les bénitiers.

- La France de Louis-Philippe, après l'évaporation des remugles impériaux et les ultimes soubresauts de la restauration Bourbon, vivait, depuis 1830, sous la très constitutionnelle royauté du roi-citoyen élu Roi des Français.
Elle s'était lovée dans un protectionnisme "égalitaire", se maintenant loin des à-pics et des vagues de fond qui avaient failli l'anéantir. Ses relations avec les autres cours d'Europe étaient de bonne compagnie et ses frontières ne faisaient plus problèmes. Tout était à la paix, à l'ordre, au bon progrès conservateur, à l'exemplarité humaine.
Et nulle cour ne protesta lorsque, an 1830, pour assainir enfin la navigation méditerranéenne des pirates algériens qui, depuis trois siècle, la pillaient, la France sortant de sa réserve, - et malgré l'empire ottoman qui tenait l'Algérie - purifia Alger et s'affirma en Algérie, avec pour résultat, Mare Nostrum pour tous les pavillons !
La politique extérieure de la France envers les pays du Levant avait son puissant phare à Constantinople où l'ambassade, reliée à Paris via Vienne par voie continentale et à Marseille par rapide voie maritime, centralisait et contrôlait les actions et informations des consulats français essaimés dans l'empire ottoman et répartis sur tout le pourtour méditerranéen.
Un puissant phare et un haut mirador ! Dont les ambassadeurs étaient de si fins politiques, qu'après 1848 et la chute du roi qui entraîna celle de son inamovible grand ministre Guizot, nombre entre eux, après ce poste, devenaient à Paris ministre des Affaires étrangères.

- En Iran, en 1833, après le décès du shah Fath-Aly Qadjar, son. petit-fils Muhammad Shah n'avait pu accéder au trône, convoité par d'autres Qadjar, qu'avec l'appui conjugué de la Russie et de l'Angleterre auxquelles il devait sa couronne.
Dès lors, le Russe pour la Caspienne, l'Anglais pour la frontière de l'Inde et le golfe Persique, diplomates accrédités à Téhéran, parfois travaillant en compères mais le plus souvent en rivaux, miel et fiel à la bouche, de l'or corruptif à pleine bourse, canons et flottes à l'appui, conseillant, soudoyant, menaçant, brouillant savamment les cartes, et sans trêve se guettant l'un l'autre pour se contrer, firent en Perse prédominer chacun leur influence et maintenaient ce malheureux royaume dans la position d'un vassal miséreux.

Le jeune shah qui étouffait sous leur tutelle, se souvint opportunément de deux anciens traités franco-persan, valables arguments pour renouer avec Paris des relations équilibrantes.

Mais surveillé comme il l'était par ses deux "protecteurs", il lui fallait manoeuvrer avec circonspection.

C'est pourquoi, en 1837, avait-il discrètement fait sonder, par son ambassadeur à Constantinople, la position de l'ambassadeur de France.

Au mirador, cela avait été une vive surprise car, en l'époque, la Perse encore quasi médiévale et si lointainement accessible, était restée hors du champ de mire de la France.

Mais après instructions demandées à Paris, l'ambassadeur put répondre qu'une telle reprise serait envisagée si la Perse et non la France en prenait l'initiative. Ce qui fut fait subtilement.

En Novembre 1838, la France confirme ses bonnes intentions.

Un hôtel particulier loué sur les Champs Elysées par le ministère des Affaires étrangères sera la résidence mise à la disposition de l'Envoyé extraordinaire du shah de Perse.

Le 17 Avril 1839, le roi Louis-Philippe "étant sur son trône" entouré des ducs d'Orléans et de Nemours et du prince de Joinville, reçoit en audience solennelle cet Envoyé qui remet au roi une lettre autographe de Muhammad Shah.

La lettre dit entre autres:

"Il Nous a paru digne de nos soins de faire revivre les anciennes relations d'amitié et d'imiter l'exemple de nos prédécesseurs dont la sollicitude s'attachait à la garde de ces précieuses relations.
C'est dans le but de raffermir les bases des traités antérieurs et de renouveler des rapports avantageux que Nous Nous sommes fait un devoir de tracer cette lettre amicale.
Et que le très élevé, très illustre, très noble, très excellent et brave seigneur, le modèle des khans les plus distingués qui approchent Notre très auguste personne, Hussein Khan, adjudant bachi de toutes nos armées, l'objet de notre haute confiance impériale, décoré de plusieurs ordres... a été désigné pour se rendre auprès de Votre Majesté Notre fortuné frère, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, pour Lui présenter cette lettre amicale et Lui faire connaître dans une audience particulière nos vues intimes tendant à la garde et au maintien des conditions de l'amitié..."

Hussein Khan, ce modèle des khans les plus distingués, est le même homme qui, six ans plus tard et devenu gouverneur de la province iranienne du Pars, ouvrira les hostilités contre le Bab et le Babisme (qui font l'objet du chapitre suivant). Pour l'instant, à Paris, il vit son heure de gloire !

C'est lui qui remet au roi de France les cadeaux d'usage. Le shah de Perse offre un damas très ancien portant les cachets incrustés en or de quatre princes Séfévide, un précieux exemplaire du "Livre des Rois" datant de plus de deux siècles et demi, seize châles en cachemire d'une rare beauté et les oeuvres superbement reliées du poète Saadi.

Et si la France se sent alors peut-être légèrement persianisée, de son coté le représentant de la Perse, Hussein Khan, se sent certainement très parisianisé car il court l'opéra et les danseuses, s'adonne au champagne à gogo, et signe allégrement maints billets à ordre - pour plus d'un million de francs or de l'époque - qu'il ne remboursera à ses banquiers français et très à contrecœur que bien des années plus tard par ordre sans recours de son souverain courroucé.

Le 21 Mai 1839, le ministre persan des Affaires étrangères écrit à Hussein Khan: "... Il vous a été recommandé antérieurement de demander à S.M. le Roi de France un certain nombre de sergents pour l'instruction de nos troupes, quelques hommes habiles pour établir des fabriques d'armes, de drap, de sucre, des mécaniciens pour la filature du coton, particulièrement des ingénieurs des mines pour la fonte du fer, des charpentiers en état de confectionner toute espèce de machine... Plus vous amènerez de gens d'industrie, mieux ce sera...".

Ce qui donne un triste aperçu sur la situation de la Perse d'alors et de ses besoins les plus élémentaires.

Enfin, le 28 Août 1859, le maréchal Soult, Duc de Dalmatie, président du conseil des ministres, reçoit l'ambassadeur en audience de congé et lui remet la lettre du roi des Français en réponse à celle du shah. Les archives diplomatiques conservent la minute de ce document dont l'étrange rhétorique à la persane surgit singulièrement d'entre les sobres textes de la collection en laquelle il est classé. Avec une pensée pour l'anonyme rédacteur ministériel de cette lyrique performance, voici, exhumé du passé, un extrait de cette curiosité historique:

"... Gloire à Dieu ! Du doigt il pèse les mondes comme un grain de poussière, il fait mouvoir les phalanges célestes, il fait rouler les astres sur eux-mêmes pour ramener ou les fleurs ou les foudres des saisons. Ancêtre majestueux des temps, principe et fin de toutes choses, c'est de lui que part l'éclair que nous appelons existence, et c'est en lui que cet éclair va s'éteindre. Dieu des armées, il soutient, il anime les braves, leur ceint l'épée et fait flotter pour eux au front de bataille l'étendard de la victoire. Il marque du sceau de la puissance ceux qu'il appelle à commander aux nations, et, quand il le faut, met au coeur des princes et des peuples l'esprit de conciliation, de concorde et de clémence...
Louis-Phi1ippe, Empereur des Français à très haut, très excellent, très puissant, très magnanime et invincible Prince, le glorieux Empereur de Perse Mohammed Chah Kadjar, en qui tout honneur et vertu abondent, notre très cher et parfait ami, Salut...
Ecrit en notre palais impérial de Saint-Cloud, le 20ème jour du mois d'Août de l'an de grâce 1839.
Votre très cher et parfait ami
Louis-Philippe."

Après quoi et bientôt revenu aux affaires sérieuses, le cabinet des Tuileries décidait de répondre à la demande persane par l'envoi à Téhéran d'un ambassadeur de prestige, porteur de cadeaux magnificents.

Le comte Félix-Edouard de Sercey, accompagné de six jeunes et brillants attachés et d'une suite nombreuse, eut pour tâche strictement limitée de faire au shah une visite de courtoisie, sans engagements d'aucune sorte et de recueillir sur place le maximum d'observations et d'informations sur la situation réelle de la Perse. Le gouvernement méfiant et réaliste pourrait alors se faire une opinion sur les suites à donner à cette affaire, en vue d'une éventuelle politique prévisionnelle d'avenir.

Le comte de Sercey quitta la France le 30 Novembre 1839, entra en Iran le 11 Janvier 1840, y passa cinq mois et quitta ce pays le 26 Juin 1840 pour regagner Paris.

Les rapports de cet ambassadeur, conservés aux archives diplomatiques, sont tels que les avait souhaité le Cabinet des Tuileries. Rien de moins, rien de plus.

Mais, d'autre part, M. de Sercey avait pour son plaisir tenu un carnet de route personnel qui relate tout son périple. Ce carnet fourmille de descriptions et de détails pris sur le vif, tant sur les villes où le diplomate séjourna que sur les persans d'alors et sur leurs moeurs.

En outre, sur la voie du retour, M. de Sercey a emprunté une partie de la route qui reliait Bagdad à la mer Noire et il en a décrit les étapes et les aspects. Cette description peut intéresser ceux qui voudraient se documenter sur les caractéristiques du trajet que fit Baha'u'llah en 1863 lors de son deuxième exil de Bagdad à Constantinople.

Ce carnet a été publié en 1928 par les descendants du diplomate, sous le titre: "Une Ambassade extraordinaire, la Perse, 1839-40" On y voit revivre l'Iran, l'Irak, leurs climats, leurs saisons, et bien des hommes et des institutions qui sont la toile de fond sur laquelle va se détacher la silhouette de celui qui, en 1840, n'est encore que le mystérieux attendu.

Cette autre attente au 19ème siècle et la scène sur laquelle évolueront les personnages de l'affaire, relèvent de l'Iran, mais également de l'Irak, en empire ottoman islamique sunnite.

La région de l'Euphrate et du Tigre, l'Irak, alors province ottomane, et, en cette région un grand centre religieux shi'ite toléré, qui comprend plusieurs villes-sanctuaires où sont inhumés quelques uns des Imams.

Ces villes drainaient vers elles chaque année, à l'occasion de traditionnels pèlerinages, une élite iranienne civile et cléricale qui fréquentait leurs centres théologiques.

L'on allait et venait de l'Iran à l'Irak, un peu comme il en était alors entre la Belgique et la France, pour se donner de l'air, car en Irak la discussion était plus libre.

En Iran, plusieurs villes avaient leurs théologiens qui faisaient - qu'elle fut bonne ou mauvaise - autorité en la matière. Leurs innombrables volumes d'abstruses dissertations, autant que leurs palabres, ne prouvaient que la sclérose de la recherche. Et partout les gens y avaient de solides oeillères.

Or l'heure s'approchant où quelque chose de nouveau allait enfin advenir, voici qu'apparut sur cette scène un personnage extérieur qui fut le premier agent du destin: le shaykh Ahmad.

Arabe né en l'île de Bahrein, il était à la fois rationnel et mystique, intuitif et scientifique. Avant lui, le terme de shaykh précédant un nom propre, équivalait, en ancien usage islamique, au terme de "sage" ou de "vénérable", sans toutefois évoquer autre chose que cela. Mais sous l'originale et forte personnalité de shaykh Ahmad, ce mot prit un sens patronymique, désignant désormais l'enseignement dispensé par ce dernier et que l'on appela "le Shaykhisme"

Le nouvel entré en scène, fervent shi'ite, s'était adonné dès l'enfance à l'écoute directe de la voix surnaturelle des Imams.

En outre, par les livres, il avait acquis une profonde et large culture dont il avait dégagé sa réflexion personnelle.

Vers le début du 19ème siècle, il s'était senti poussé par Dieu vers l'Irak et l'Iran afin d'y réveiller les têtes pensantes et d'y préparer les croyants à l'avènement du retour de l'Attendu.

En Iran, au cours d'environ quinze années de séjour et ayant résidé dans les principales villes d'enseignement théologique, il devint aussi célèbre que vilipendé. Le shah Fath-Ali éprouvait pour lui de l'admiration et une sorte de respect superstitieux, manifestés par des témoignages honorifiques.

Sous ces auspices sa carrière se poursuivant, et par ses livres et traités de plus d'une centaine comme par ses enseignements oraux, l'on vit se relever le niveau théosophique qu'il avait trouvé au plus bas.

Dès l'arrivée en Iran de Shaykh Ahmad, un jeune iranien, seiyyed Kazim, de Recht, s'étant senti poussé par Dieu vers le nouveau venu, était allé spontanément s'offrir à lui. Et le grand Shaykh, ayant aussitôt compris la spirituelle parenté de leur identique mission, l'avait accepté pour élève, puis envoyé professer dans les provinces iraniennes.

Lors de leurs nombreuses rencontres, il avait eu avec Kazim, en intimité de coeur et d'esprit, des entretiens confidentiels, lui confiant même les signes précurseurs de l'Evènement attendu.

Mais désormais, contre la renommée de shaykh Ahmad s'opposait la réaction des cléricaux conservateurs qui parvinrent - malgré la protection royale - à le faire excommunier.

Puis leur violence fanatique fut telle qu'il dut transférer sa résidence hors d'Iran.


Lorsqu'il se fut replié à Karbila, en Irak, il y regroupa ses élèves et professa encore quelque peu, assisté par seiyyed Kazim. Mais la haine et les complots l'y poursuivant, sa vie même parfois en danger, trop âgé pour lutter encore, shaykh Ahmad se retira définitivement en Arabie où, peu après, il mourut en 1826.

En quittant à jamais ses adeptes, le maître les avait confiés à seiyyed Kazim, le pressant de préparer leurs esprits et leurs coeurs et ses dernières paroles à ce fidèle ami avaient été: "Il n'y a pas de temps à perdre !".

Lorsque la mort de shaykh Ahmad fut connue, ses détracteurs triomphants constatèrent bientôt que leur victoire était illusoire car le Shaykhisme mené magistralement par Kazim, survivait vigoureusement.

C'est ainsi que - fixé à Karbila après la mort du fondateur de l'Ecole Shaykhie et chargé par lui d'intensifier cette préparation - c'est ainsi que seiyyed Kazim, deuxième agent du destin, occupait alors le centre de la scène.

Il l'occupa d'environ 1825 jusqu'à la fin de 1843, soit quelques dix-huit années.

Mais en 1828, deux ans après l'accalmie résultant du décès de son fondateur, le Shaykhisme avait à nouveau été tiré à boulets rouges par ses ennemis. Malgré cela, durant les douze années qui suivirent, seiyyed Kazim s'était efforcé d'éclairer et de convaincre les détracteurs. A contrevent, il osait fermement soutenir et développer les enseignements de son prédécesseur. Luttant contre la sempiternelle chicane de la résurrection dans le corps terrestre élémentaire, lequel ne peut que retourner aux éléments de la matière, il expliquait aux obtus la définition tripartite du corps immatériel qui sert à l'âme, par fonctions successives, dès son détachement du corps terrestre, et ce qu'est la véritable résurrection.

Il définissait ce qu'est la réelle patrie des hommes, leur patrie en Hurqalya. Hurqalya, ce lieu métaphysique révélé par Zoroastre, où séjournent les divines entités du Royaume. Monde méta cosmique de l'idéation énergétique, lieu en lequel tout ce qu'on nomme le "surnaturel" se produit. Lieu d'où émanent les divines origines de l'homme et en lequel il ressuscite en vie impérissable. Lieu d'où se lèvent et resplendissent vers l'humanité les divines aurores de gloire des grandes révélations divines, Monde en lequel sont mandatés les grands envoyés de Dieu.

Et il osait en outre expliquer que le célèbre "voyage" (Mi'raj) que fit Muhammad au ciel, une nuit de sa vie de prophète, avait été une expérience spirituelle et non matérielle, contrairement à ce qu'en prétendait la tradition !

De tels enseignements étaient "blasphématoires". Pourtant, aucune des haineuses campagnes lancées un peu partout contre lui en Iran et en Irak, ni aucune des lettres d'accusation qui circulaient sous le couvert, n'influencèrent sa volonté de préparer au moins quelques jeunes âmes à bien recevoir l'Attendu. Ni balles tirées, ni poignard aux mains de fanatiques, n'avaient atteint sa personne. Ni faux-fidèles camouflés parmi les vrais fidèles de son groupe d'étudiants, ne l'avaient empêché de prêcher 1'imminence, de ramener les chi'ites aux prédictions des Imams contenues dans les livres de Tradition, de référer aux hauts enseignements de shaykh Ahmad et de les expliciter.

Après ces douze années, nous approchons de l'année 1844.


En 1840, en Iran, le comte de Sercey accomplit la performance diplomatique dont il est chargé.

En cette même année, en Irak, à Karbila, autour de seiyyed Kazim se presse une petite foule estudiantine de mullas, de hadjis, de mirzas, de shaykhs. Sans compter les personnages turc et iraniens d'alentour, portant haut le titre de leurs fonctions civiles ou militaires ou ecclésiastiques. Ces nuances et titres en ces lieux islamiques avaient alors leur raison d'être. Chacun ayant un nom - auquel on ajoutait: "fils de untel" ou "natif de tel lieu" - et comme il y avait autant de Ali, de Hussayn, de Muhammad, qu'il y a de feuilles aux arbres, les nuances et titres qui précédaient ces noms aidaient à identifier la personne.

Mulla, désignait un clerc religieux. Hadji, celui qui a accompli son obligatoire pèlerinage à la Mecque. Seiyyed, le respect dû à celui qui descend du Prophète Muhammad. Mirza était un titre laïque de déférence.

Et, de même que, pour les amateurs de films dits "westerns", les moeurs, costumes et paysages, sont inséparables de l'époque en laquelle ils se situent, de même peut-on imaginer comme un "eastern" tous les personnages qui vont entrer dans ce récit.

Voyez donc en fond de décor, tous les turbans et couvre-chef diversifiés, toutes les barbes et chevelures, toutes les robes flottantes autour du corps des hommes, toutes les castes, toutes les écoles passionnées, les glorioles et les haines, les véhémences verbales. Voyez les mausolées des Imams sacrés et leurs innombrables pèlerinages. Toutes ces mosquées et leurs collèges adjacents animés comme des ruches. Tous ces sunnites et ces chi'ites, tous ces turcs et tous ces persans, leurs chevaux et leurs sabres, leurs entrées et sorties des bains publics, les convois des voyageurs, les longues caravanes de déplacements. Tout cela composant l'ambiance spectaculaire, haute en couleurs, riche en clameurs, en laquelle se joue la véritable attente au 19ème siècle.

La plupart des étudiants de l'école shaykhie sont des jeunes gens. Moins nombreux sont les plus âgés. Les iraniens forment le gros du peloton. Et voilà qu'enfin les personnages se précisent.

Voici tout d'abord Mulla Hussayn, du Khurassan. Il a vingt-sept ans et suit les cours depuis neuf années. Le meilleur élève, très savant, très religieux, d'âme ardente. Austère et chaste, il est l'exemple de la hauteur spirituelle du shaykhisme.

En 1840, seiyyed Kazim lui confie la mission de partir pour l'Iran afin d'y visiter deux notoriétés religieuses dont les avis font loi. Il devra leur exposer la pureté coranique de la doctrine shaykhie dont les enseignements, loin d'être hérétiques ont une base fondée sur les significations du Livre. Il devra les convaincre, car l'ensemble des chefs religieux iraniens a signé une sentence d'excommunication et de mort contre seiyyed Kazim et déclarés tous ses adeptes apostats. Ne manquent plus à cette sentence que les signatures de ces deux notoriétés. Mulla Hussayn plaida et gagna la cause de son maître qui fut sauvé. Puis il resta en Iran d'où il ne rentrera à Karbila qu'au début de 1844, où l'attend un rôle essentiel.

Voici un trio qui mène la vie dure à seiyyed Kazim :

- Le n°1 est Karim prince Qadjar, de Kirman. L'oeil borgne et la barbe pauvre, son physique contraste avec son ambition. A la mort de Kazim, il revendiquera la direction de l'école shaykhie, la transfèrera chez lui à Kirman en Iran, refusera l'Evènement de 1844 qui, pour lui et ses descendants n'aura été qu'une imposture, agira en ennemi virulent, et l'Institut Shaykhi actuel qui se maintient encore conserve toujours cette position.

- Le n°2 est Muhit, de Kirznan également. Sa haute taille est à l'image de son intelligence mais sa maigreur égale celle de son caractère. En 1845, il aura l'opportunité d'exposer ses objections et doutes à celui qui se dira l'Attendu. Il recevra de lui par écrit justifications et apaisements mais persistera dans son doute.

- Le n°3 est Mahit-Chair, de Gawhar. La boule qu'est son corps sur de petites jambes, boule et roule au gré de l'opinion du jour et la renforce de son poids.

Ces trois là s'entendent à créer des courants d'opinion parmi les adeptes de seiyyed Kazim.

- Voici seiyyed Muhammad Ali, de Barfurusb, récemment admis en 1'Ecole à l'âge de dix-huit ans. Personnalité hors série, qui deviendra en 1844 le plus aimé de l'Attendu et portera le nom de Quddus (le sanctissime) qu'il glorifiera par la couronne du martyre en 1849.

- Voici seiyyed Hussayn, plus tard nommé Aziz, qui sera le confidentiel secrétaire de l'Attendu et jouera un rôle très actif.

- Voici mulla Abdul-Karim, plus tard nommé Ahmad, qui sera le documentaliste de l'Attendu et jouera un rôle très actif.

- Voici shaykh Hassan, de Zunuz, un homme déjà d'âge mûr, qui sera le copiste manuel des écrits révélés par l'Attendu.

Et bien d'autres encore, dont les dévouements héroïques animeront ultérieurement la sainte milice au service du Promis. Tous pour l'instant sont loin de concevoir le sort qui les attend et ne pensent qu'à leurs chères études, sans même saisir les allusions dont sont parsemées les allocutions de leur maître.

En 1842, à Karbila, s'éleva une recrudescence des haineuses campagnes fomentées par les chefs des contre-écoles religieuses. Seiyyed Kazim s'efforçait vainement de faire face, voire de calmer les passions. Finalement, les agitateurs parvinrent à expulser hors de la ville le représentant officiel du gouvernement ottoman et à s'emparer de ses biens.

Naturellement, Constantinople réagit par l'envoi immédiat d'une personnalité ayant pouvoirs pour rétablir l'ordre par l'armée.

Toutefois avant de mettre le siège à la ville, cet officier prie, courtoisement seiyyed Kazim d'obtenir par persuasion la soumission des rebelles. Mais ce saint appel ayant échoué, l'ultimatum fut proclamé: l'attaque allait être donnée et seule la maison de seiyyed Kazim serait considérée comme inviolable.

Karbila, par rapport au système consulaire étranger, dépendait des consuls généraux de Bagdad qui avaient des agents locaux à Karbila. Elle dépendait du pachalik de Bagdad., en tant que province ottomane. Etant éminemment shi'ite, elle avait la maintenance cultuelle des deux grands mausolées sacrés chi'ites des Imams Hassan et Hussayn, continuellement visités et enrichis par les pèlerinages. A ce titre, elle ne pouvait être pour les sunnites qu'une sorte d'endémique provocation.

Ce fut le consul de France à Bagdad, M. Lowe-Weimar, qui ayant été le plus promptement et le plus exactement informé de ce qui se passa alors, en put faire rapport à l'ambassadeur de France à Constantinople.

Le siège commença le 9 Janvier 1843, et sous le bombardement la ville de Karbila fut envahie le 13. La population qui s'était réfugiée dans l'enceinte des deux mausolées sacrés n'en fut pour autant protégée. La soldatesque turque sunnite, violant ces asiles, pilla les trésors persans des sanctuaires et massacra les réfugiés. Puis ce fut ce que les diplomates ont appelé: "le sac de Karbila" où tous les excès furent commis.

Lorsque le bilan fut fait, près de neuf mille personnes avaient été tuées, dont la plupart étaient d'Iran. Le shah outragé exigea la restitution des trésors appartenant aux sanctuaires et la réparation en dommages humains. La Russie et l'Angleterre, accréditées auprès de la Perse et de la Turquie firent la médiation. Et le tout le solda par des excuses et un règlement en dommages et intérêts.

Mais pour seiyyed Kazim, tant de sang répandu, neuf mille vies fauchées, l'horreur de ces haines fanatiques, alors que le shaykhisme pacifique enseignait un libéralisme hautement spirituel, rien pour son coeur meurtri ne put réparer la douleur qui lui fut causée.

Rien, sauf peut-être un manuscrit qui lui parvint de Qazvin et dont l'auteur, une jeune femme, venait par la plume offrir son important suffrage à la cause shaykhie.


A cette époque où, en Asie centrale, la femme sous le voile n'avait d'autres fonctions ni d'autres droits que d'être mère et de se taire, vivait à Qazvin au sein d'une haute famille sacerdotale, la très belle, la très intelligente et la très instruite Fatimih, surnommée Couronne d'or. Nul ne contestait son exceptionnelle personnalité, mais les hommes de sa famille redoutaient son caractère indépendant.

Ayant lu les oeuvres de shaykh Ahmad, acquise à ses idées, elle avait rédigé un traité, celui même qu'elle adressa à seiyyed Kazim. Et ce dernier le recevant, éprouva tant de joie qu'il nomme la jeune femme "consolation des yeux" Qurrat'ul-Ain. C'est sous ce surnom, que cette émancipatrice de la femme va bientôt se joindre, à Karbila, aux jeunes adeptes du shaykhisme.

Du temps où shaykh Ahmad. professait, ses allocutions avaient été parsemées de nombreuses évocations du Qa'im, l'Attendu, qu'il puisait dans les livres de tradition shi'ite.

"Il naîtra des Bani-Hashim Qoraïchite un enfant qui appellera les hommes aux nouveaux commandements. Nul ne lui répondra. Ses ennemis seront les prêtres qui refuseront de lui obéir en disant: c'est contraire à ce que nous tenons des Imams de la religion...".

"En vérité, notre Qa'im aura ces signes: comme Moïse il sera dans l'inquiétude, comme Joseph il sera emprisonné, comme Jésus il sera persécuté, comme Muhammad il laissera un Coran".

"Il aura la perfection de Moïse, la gloire de Jésus, la patience de Job. Ses disciples seront méprisés durant sa vie et leurs têtes seront envoyées à titre de présents... Ils seront massacrés et brûlés. Ils seront épouvantés, terrorisés, la terre sera rougie de leur sang ; les gémissements seront le lot de leurs femmes. En vérité, ils sont mes élus."

A la question posée à l'Imam Sadiq par son disciple Muffadal: quand aurait lieu la manifestation ? l'Imam avait donné des précisions:

"En l'an soixante sa cause apparaîtra et sa révélation sera répandue." (L'an 1260 du calendrier musulman équivaut à l'an 1844 du calendrier chrétien)

"En l'an ghars, la terre sera illuminée de sa lumière." (Ghars veut dire soixante, et 1260 correspond à 1844).

"Les ministres et les partisans de la foi seront persans."

"Dans son nom, celui d'Ali précèdera celui de Muhammad." (C ‘est à dire Ali-Muhammad).

A son tour, seiyyed Kazim n'avait cessé d'évoquer pour ses élèves les paroles du grand Shaykh et insistait sur un propos très souvent exprimé par le maître défunt: "Le mystère de cette cause doit inéluctablement se manifester et le secret de ce message être inéluctablement dévoilé."

Puis il leur rappelait combien souvent Shaykh Ahmad avait insisté sur le sens du verset 68-69 de la sourate coranique 39, au sujet de deux révélations jumelles qui se succèderaient à bref intervalle, et combien souvent il s'était exclamé:

"Heureux celui qui an reconnaîtra le sens et en contemplera leur splendeur !".

Shaykh Ahmad et seiyyed Kazim n'avaient pas ignoré, disait Kazim à ses élèves, qu'aucun d'eux deux n'auraient vécu assez longtemps pour assister à l'évènement. Mais certains des présents élèves, en seraient les vivants témoins.

Et c'est pour les mieux préparer que, puisant dans la tradition, il avait reformulé les éléments d'une sorte de portrait-robot, imageant ainsi pour eux les caractéristiques que présenterait l'Attendu.

"Il est de la noble descendance du Prophète, donc de la tribu des Hashim Qoraïchite, il est de pure lignée, celle de la descendance de Fatimih. Il est jeune, de taille moyenne, ne fume point et ne présente aucune malfaçon corporelle. Il possède un savoir inné. Sa science ne provient pas des enseignements de Shaykh Ahmad mais de Dieu."

En Décembre 1843, alors que seiyyed. Kazim faisait un pèlerinage à Kazimain près de Bagdad, en compagnie de quelques uns de ses adeptes, il fut abordé à l'étape par un berger arabe qui lui dit avoir eu pour lui, en rêve, un message du prophète Muhammad. Il était ainsi, annoncé à Kazim, que trois jours après son retour à Karbila, il serait rappelé à Dieu. Peu après son décès, se manifesterait "Celui qui est la vérité" et "le monde serait éclairé par la lumière de sa face".

Dès son retour à Karbila, le maître fit à ses jeunes amis ses ultimes recommandations. Sitôt qu'il serait mort, ils devraient se disperser en toutes directions, s'étant totalement libérés de leurs attaches matérielles et familiales. Puis, dans la pauvreté, l'humilité, la persévérance et la prière, partir à la recherche de l'Attendu, jusqu'à ce qu'avec la grâce de Dieu ils parviennent en sa présence, Ils ne devraient se laisser décourager par aucun obstacle, jusqu'au jour où leur serait donné l'honneur et le bonheur d'être choisis par l'Attendu comme chevaliers-défenseurs de sa cause, sur la glorieuse voie du martyre.

Enfin, seiyyed Kazim leur donna une précision complémentaire:

"Après le Qa'im (le Plus-grand) se manifestera le Qayyum (le Suprême). Lorsque l'étoile du matin du premier se sera couchée, le soleil d'Hussayn se lèvera et illuminera le monde entier. Alors, le mystère et le secret mentionnés par Shaykh Ahmad se dévoileront dans toute leur gloire."

Le 31 Décembre 1843, exactement trois jours après son retour, celui qui, inlassablement, n'avait cessé d'annoncer l'Attendu, le deuxième animateur de l'attente au 19ème siècle, sa mission accomplie, s'éteignit dans la joie de l'imminente certitude.

Le 1er Janvier 1844 s'ouvrit sur le deuil et la consternation de ceux qui pleuraient la perte du chef et de l'ami, du sage protecteur, du bienfaiteur discret, qu'avait été à Karbila Seiyyed Kazim.

Sa veuve et la famille étaient désemparés. Tous les nécessiteux se lamentaient autour de la maison qui lors du sac de Karbila, l'année précédente, les avait protégés.

Les disciples, bons ou mauvais, ou bien pleuraient ou bien se réjouissaient. Pour les premiers, c'était l'humaine anxiété résultant des dernières volontés du défunt. Pour les seconds, c'était l'ouverture de l'orgueil et des ambitions, l'agitation, déjà l'intrigue. Pour les neutres, c'était le deuil sincère.

En grande pompe le défunt fut inhumé dans la cour même du mausolée de l'Imam Hussayn.

Le 10 Janvier, la belle Qurrat'ul-Ain arrive à Karbila, après un long voyage. Depuis longtemps elle avait préparé l'heure où, sous prétexte d'un pèlerinage, elle se serait échappée des contraintes de sa famille pour se rendre chez seiyyed Kazim et s'enrichir de sa science. Elle arrive trop tard hélas ! Courtoisement, la veuve du maître l'invite à résider chez elle et la bibliothèque du savant lui est ouverte.

En revanche, Qurrat'u1-.Ain, la "consolation des yeux" console l'éplorée. Avec ferveur, elle se plonge dans les documents de Shaykh Ahmad et de Seiyyed Kazim. De ces lectures, elle dégage la certitude que l'Evènement, désormais est tout proche.

Le 22 Janvier, voici qu'après quatre ans d'absence, rentre au bercail Mulla Hussayn qui revient d'Iran.

Après avoir sauvé son maître et ses amis de la sentence tragique qu'il était allé faire annuler, il en avait rendu compte par courrier et s'était ensuite consacré à enseigner le shaykhisme au Khurassan, sa province natale. Il revient joyeux, accompagné de son frère Hassan et de son neveu Baqir, eux-mêmes devenus des fervents du shaykhisme. Trop tard pour lui aussi hélas I

Mais, sans désemparer, le voici aussitôt qui fait le nécessaire. De sa maison, voisine de celle du maître durant trois jours il reçoit et console les endeuillés. Puis il réunit ses condisciples et se fait expliquer les derniers évènements. Sentant certaines réticences, il lui faut insister pour connaître à fond, l'ultime volonté du défunt.

"Pourquoi, demande-t-il alors, êtes-vous demeurés ici ? Vous devriez déjà être en route."

Les réponses sont embarrassées. Bien sûr, il a raison, mais... Mais c'est qu'en fait, et cela est humain, partir dans l'inconnu en ayant tout laissé, avec comme promesse le martyre, cela porte à l'hésitation !

Mulla Hussayn, lui, n'hésitant pas, proclame aussitôt son départ. Il l'explique à Qurrat'ul-Ain qui l'approuve chaleureusement. Laissant derrière lui les indécis, avec pour compagnons son frère et son neveu fidèles, il quitte quelques jours plus tard Karbila, rompant les ponts, donnant l'exemple.

Sur la route s'offrait la calme mosquée de Kufih, havre idéal pour le recueillement. C'est cela même qu'il lui faut: prier, jeûner, méditer, se calmer et s'ouvrir à l'inspiration. Les trois jeunes hommes décident d'y faire durant quarante jours une retraite absolue.

Mais d'autres qu'eux ont eu la même idée. Et voici qu'avant la f in de ces quarante jours, ils sont surpris par l'arrivée de douze des meilleurs et des plus saints élèves de seiyyed Kazim, avec à leur t€te mulla Ali, flamme ardente, dont la décision de partir avait allumé en leurs coeurs le feu sacré couvant déjà en leurs âmes prédestinées.

La rencontre des deux groupes les surprend réciproquement car on croyait le premier déjà loin. Après les accolades fraternelles, chacun s'organise isolément dans une règle de prière et d'ascétisme tournée vers l'Attendu.

Enfin, le premier groupe, sa quarantaine terminée, quitte de nuit et discrètement la mosquée pour entreprendre sa marche vers l'inconnu.

A Karbila, après le départ de Mulla Hussayn, Qurrat'ul-Ain avait eu en rêve une vision. Un jeune homme anonymement vêtu de noir mais coiffé d'un turban d'un vert très intense, lui tendait les bras, énonçant un verset religieux inconnu d'elle et qu'elle nota fidèlement à son réveil.

Quelques jours plus tard, lorsque le groupe des treize annonça qu'il partait, et le beau-frère de la jeune femme faisant partie du groupe, elle lui confia une missive cachetée à remettre à l'Attendu, s'il parvenait en sa présence, ainsi qu'un message verbal qu'il devrait alors prononcer pour elle au cours de l'audience.

Mulla Hussayn, dans sa marche vers l'inconnu, avançait vers Najaf, ville placée sur la route du golfe Persique.

Sa retraite lui ayant été bénéfique, il avait, en méditant la tradition, retrouvé en mémoire dans les citations si souvent évoquées par seiyyed Kazim, celle indiquant que "les ministres et les partisans de la foi seront persans".

C'était donc logiquement vers l'Iran que se dirigeait le familial trio.

Une fois arrivés au port de Bender-Bushir, les trois jeunes hommes y séjournèrent quelque peu, dans l'attente d'un signe directif, et lorsque l'intuition de Mulla Hussayn se fut manifestée, ils prirent résolument la route de Shiraz.


Chapitre 8. L'ATTENDU SE DÉCLARE

Les évènements qui vont suivre furent connus en Europe dès la parution du livre "Religions et Philosophies dans l'Asie Centrale", écrit par le comte Arthur de Gobineau et publié à Paris en 1865 (puis maintes fois réédité),

M. de Gobineau n'ayant pas été lui-même témoin des faits, ne tenait ses informations que de seconde source et son récit commet des confusions inévitables et nombreuses.

Ne prenant point parti, son esprit critique et sa plume caustique se contentent de relater ce qu'il considérait comme un curieux cas d'étrangeté orientale, en plein 19ème siècle.

Mais tel quel, écrit en 1863 et publié en 1865, ce livre parlant d'une affaire alors relativement récente, tragédie religieuse anachronique, sanglante et spectaculaire, fit sur le public européen l'effet d'un reportage d'actualité, offrant un caractère émotionnel, dont le succès fut aussi vif que durable.

Egalement, en 1866, la revue française "Journal Asiatique", présentait à un public cette fois plus "orientaliste", un autre récit du même sujet, sous la plume de M. Kazem Beg.

Et puis Ernest Renan s'en mêla. S'inspirant de ces deux auteurs et les citant dans son propre livre "Les Apôtres" (1866), y reproduisant même de larges extraite du texte de Gobjneau sur les atrocités endurées par les martyrs babis, il en confirma l'authenticité en certifiant avoir, personnellement, à Constantinople, reçu le témoignage oral de personnes ayant vécu le Babisme.

C'est lui, Renan, qui, dans ce livre, parlant du Bab comme d'un homme "doux et sans aucune prétention, une sorte de Spinoza modeste et pieux", fut l'inventeur de cette épithète déformante qui - faisant image - fut docilement reprise en citation par d'autres auteurs du 20ème siècle, puisque cautionnée par Renan.

Ce fut ainsi et grâce à la double notoriété de Gobineau et de Renan, que le Babisme avait été rétrospectivement "lancé" en Europe. Ils en furent les publicitaires, en quelque sorte. Et cette lancée se ressentait encore dans les milieux intellectuels et artistiques de la fin du 19ème siècle. La tragédie vécue par le Bab et son groupe de héros inspirait des poèmes, des articles, était évoquée dans les milieux littéraires du théâtre. La super actrice Sarah Bernhardt demandait au célèbre auteur Catulle Mendès d'écrire pour elle un drame qu'elle aurait interprété à Paris. Mais ce dernier, ayant appris que la poétesse russe Isabel Grinevekaya avait déjà écrit une oeuvre intitulée "Le Bab" et que traduisait le poète Fielder, n'entra pas en compétition. "Le Bab" de Grinevskaya fut publié en 1903 et joué en 1904 à Saint-Petersbourg, puis rejoué au Théâtre du Peuple à Leningrad, en 1917.

Il semble toutefois que peu d'occidentaux se soient donné la peine d'examiner réellement et moins encore d'approfondir les implications théologiques de cette affaire religieuse, ni quelle était la réelle substance de l'apport nouveau dispensé par le Bab.

Léon Tolstoï, du moins, parait être tenu assez bien informé des données du Babisme et, sans s'être arrêté devant sa pourpre imagerie, avoir suivi les développements philosophiques de la religion du Bab avec une attention soutenue. Il s'en est ouvert dans quelques lettres à ses amis, exprimant l'intérêt vigilant qu'il portait aux suites spirituelles et sociales que pourrait avoir suscité cet évènement.

Or le Bab, ayant été le Hérault-Annonciateur de Baha'u'llah et le Babisme ayant joué un rôle fondamental dans la Foi Baha'ie, font partie intrinsèque de celle-ci. De ce fait, pour pouvoir relater la vie de Baha'u'llah et l'évolution de la Foi Baha'ie, il est nécessaire auparavant de passer par le Bab et les évènements du Babisme.

HISTOIRE DU BAB :

Le Bab, né le 20 Octobre 1819 à Shiraz, dans la province iranienne du Fars, l'antique Elam, reçut le nom de Ali-Muhammad.

Par le double lignage de ses père et mère, il était de la descendance du Prophète et sa famille appartenait au milieu des négociants en textile.

Ali-Muhammad était très jeune lorsque son père mourut. Ce fut le frère de sa mère, son oncle Ali, qui prit en affectueuse tutelle la jeune mère et le bébé.

Vers l'âge de sept ans, l'enfant fut mis à l'école de maître Abid, lui-même formé par la doctrine shaykhie. L'écolier n'était guère porté à l'étude mais témoignait d'une extraordinaire intelligence intuitive et d'une disposition religieuse très élevée. Quelques années plus tard, ses interprétations coraniques spontanées stupéfièrent tellement son maître que celui-ci informa l'oncle-tuteur qu'il s'agissait là d'un élève hors série, auquel plus rien n'était à enseigner, son haut savoir étant inné.

Il conviendrait de le traiter différemment des enfants de son âge et de le retirer de l'école. Mais, raisonnablement, l'oncle maintint l'enfant dans sa vie studieuse.

Lorsque Ali-Muhammad atteignit son adolescence, il fit son apprentissage commercial dans l'affaire de textile de ses oncles et vécut quelques années à Bender-Bushir sur le golfe Persique, où ces oncles avaient un comptoir portuaire. De là, il alla en Irak, à Karbila et à Najaf, visiter les lieux saints chi'ites Il assista même, en auditeur libre, à quelques cours de seiyyed Kazim.

Par son doux et fin visage, sa naturelle distinction, sa courtoisie extrême, son intransigeante probité, sa vêture qui - bien que modestement conforme à son état de commerçant -s'avérait raffinée; par son expression toujours sereine, son affable réceptivité aux propos qu'on lui adressait; par sa propension au silence comme par son éloquence persuasive; par sa bienveillance, sa piété, et éprouvant en lui-même une profonde humilité qui transparaissait sur sa personne; par tout cela qui n'aurait aimé un tel jeune homme ? Et qui aurait pu penser, le voyant s'activer aux affaires, que son coeur en fut désintéressé ?

Pourtant, ce commerçant apprécié, ce neveu conforme aux bonnes traditions familiales, dont l'avenir s'offrait sans problèmes, ne cessait depuis l'enfance d'éprouver un intense attrait vers les hautes spéculations spirituelles, sentait son coeur brûler d'amour mystique et, tout en se pliant de bonne grâce aux disciplines matérielles, se sentait détaché de celles-ci.

En 1819, lors de la naissance à Shiraz d'Ali-Muhammad, shaykh Ahmad, qui était en Iran, sentit de loin avec certitude que le berceau de l'Avènement avait reçu son nouveau-né. Mais l'heure n'étant pas encore advenue, il ne révéla point cela.

En cette année 1844, Seiyyed Ali-Muhammad vivait à Shiraz où il s‘était marié deux ans auparavant. Il habitait avec sa mère et sa jeune femme une petite maison modeste mais raffinée.

Du jardinet intérieur, un oranger auprès d'une fontaine laissait vers les fenêtres de l'étage monter son doux parfum. Les fleurs en pots y composaient un parterre que rejoignait de l'intérieur la floralité des tapis persans. Les lustres et chandeliers en cristal, le luxe délicat des objets usuels, les décorations intérieures, s'harmonisaient pour le plaisir des membres de cet heureux foyer.

Depuis qu'adolescent au comptoir de Bushir, son calme, sa douceur et sa modestie avaient charmé la clientèle, il avait désormais vingt-quatre ans et, du jeune homme, un homme jeune avait fleuri.

De stature moyenne et de taille mince, il avait un beau visage au fin profil. Barbe, moustache et chevelure étaient chatain-foncé, Sous des sourcils bien ciselés, de brun velours était son merveilleux regard. Sa main délicate et fine était artiste en précieuse calligraphie persane. Ses verts turbans et accessoires, ses robes, les lins légers, le soyeux taffetas, le doux velours en garniture, lui composaient une garde-robe de très personnelle élégance.

Il avait conservé son charme pénétrant qui captivait les coeurs, son impartialité absolue, sa tendre douceur en amitié. Mais une certaine maturité avait dégagé de sa dignité calme et réservée, de sa parfaite courtoisie, de son extrême amabilité, les caractéristiques d'un esprit acéré et profond - intensément mystique - d'un coeur inébranlable en ses résolutions, d'un grand courage allié à une grande pondération et d'une intransigeance à soutenir le fruit de sa pensée.

Il n'avait jamais connu de difficultés matérielles, ses affaires étaient prospères, sa mère l'entourait d'attentions, il avait l'amour d'une jeune et belle épouse, et de ses trois oncles maternels, son oncle Ali le chérissait comme un vrai père. Sa première douleur avait été la perte du nouveau-né que lui avait donné son récent mariage. Et encore avait-il su la transmuer en joie d'offrande à Dieu.

Autour de lui, sa parenté vivait dans l'aisance. Gens de Shiraz à l'esprit vif et poétique, aimant les fleurs, les ciels sur les eaux vives, les paysages verdoyants, la vie heureuse.

Apparemment, pour tous ceux qui l'avaient connu en son adolescence, rien n'aurait permis de déceler, ni en sa modeste et douce personnalité ni en son comportement, ce qu'il allait oser soudain dire et faire en 1844, ce qui allait lui advenir !

Le 22 Mai 1844, au soleil déclinant, Mulla Hussayn avec son frère et son neveu, après avoir couvert depuis Bender-Bushir les 295 Kms de piste et gravi en montagne les 1.600 mètres sur lesquels s'érige le plateau de Shiraz, voyaient enfin se dessiner sous son ciel brillant les vertes cimes des cyprès et des pins qui sont la parure de cette ville.

Ses innombrables roseraies exhalaient leur arôme, porté au loin vers eux par la douceur d'un air délicieux.

Mulla Hussayn, étreint par l'émotion, désireux de se recueillir avant son entrée dans la ville, pria ses compagnons de l'y précéder jusqu'à la très antique mosquée d'Ilkhani (des Forgerons) pour y organiser leur séjour au séminaire annexe, dont le rôle permettait d'héberger sans frais les humbles religionnaires de passage. Lui-même, promit-il, les rejoindrait à l'heure des dévotions du soir.

Demeuré seul dans le calme de la florissante campagne, il vit soudain venir à lui un jeune inconnu enturbanné de vert, au souriant et rayonnant visage, qui l'embrassa affectueusement en lui souhaitant la bienvenue, ainsi que l'on accueille un ami attendu.

Le voyageur fort étonné pensa qu'il devait s'agir d'un shaykhi, qui l'ayant identifié voulait le saluer à l'entrée de sa propre ville.

Puis il fut invité à suivre le shirazien en sa demeure pour y prendre quelque repos. Déclinant l'offre, il évoqua ses compagnons qui l'attendraient à la mosquée. Mais l'inconnu, fermement, insista: "Confiez-les à Dieu. Certainement Il veillera sur eux." Et bientôt, ensemble, ils furent dans le quartier des commerçants, au seuil même de sa maison. Tandis qu'un serviteur éthiopien ouvrait de l'intérieur la porte, son hôte l'assura: "Entrez ici en paix et en sécurité".

Le seuil franchi et montant à l'étage, Mulla Hussayn se sentait envahi comme de paix heureuse et vivifiante. Dans le salon, son hôte fit apporter une aiguière et, de ses mains, lava celles du voyageur. Puis après avoir offert une fraîche boisson, il demanda le samovar et prépara lui-même le thé.

Lorsque le visiteur comblé voulut prendre congé, alléguant une seconde fois son rendez-vous à la mosquée pour l'heure de la prière collective, l'hôte - aussi courtoisement que fermement - lui dit: "Vous en aviez certainement subordonné l'heure à la volonté de Dieu. Sa volonté parait en avoir autrement décrété. Ne craignez (donc) point de rompre votre engagement !".

Sa propre volonté ainsi calmée, Mulla Hussayn après s'être lavé de la poussière du voyage et soumis au charme exquis du maître de maison, chercha l'apaisement de son esprit dans la prière. Debout auprès de lui, l'homme mystérieux également priait.

Dehors, le grand soleil de ce jour là s'effaçait lentement, laissant bientôt le ciel s'endiamanter, et la nuit sur Shiraz avait encore l'odeur des roses.

C'est alors qu'intervint le plus insolite des dialogues.

"Qui, demanda soudainement l'inconnu, qui après Seiyyed Kazim considérez-vous comme son successeur et votre chef ?".
"A l'heure de sa fin, nous fûmes exhortés par lui à nous disperser tous à la recherche du Promis".
"Votre maître vous donna-t-il une description de ses caractéristiques ?"
"Oui" répondit l'interrogé, qui relata alors les signes enseignés.

Un absolu silence préluda à la voix devenue forte et vibrante qui disait: "Regardez ma personne et constatez ces signes !". Puis le silence retomba.

Mulla Hussayn, émergeant de sa commotion, déclara: "Celui dont nous attendons la venue est d'une sainteté inégalée. La Cause qu'il doit révéler est d'une extraordinaire puissance. Son savoir est immense. Et sont autant nombreuses que multiples toutes les autres conditions que devra remplir sa personne."

Tout en parlant ainsi, il se sentait saisi de crainte et d'un remords qu'il ne pouvait pas s'expliquer et, pour calmer sa conscience, il promit à Dieu de ne plus s'adresser à l'inconnu que dans une humilité de circonstance.

Mais le sage et savant mulla avait - au cours de sa recherche - prévu deux critères qui, s'il se trouvait un jour en présence de l'Attendu, auraient dû être testés avant de lui donner son obédience.

Pour le premier critère, il avait réuni en un traité toutes les allusions faites par Shaykh Ahmad et Seiyyed Kazim au sujet du Qa'im, et par tous deux soigneusement voilées de grand mystère, appelant un déchiffrement. S'il se trouvait un jour quelqu'un qui puisse décrypter ces allusions, le second critère consisterait à demander au décrypteur de bien vouloir, oralement, devant Mulla Hussayn, sans hésiter ni réfléchir, commenter la 12ème sourate coranique de Joseph, dans un style différent des usages traditionnels.

Or en l'humilité de circonstance, comment oser songer encore à ces critères ? Tandis que le commotionné agitait en lui ces pensées, l'inconnu reprit la parole.

"Observez attentivement. Celui auquel Seiyyed Kazim a fait allusion, pourrait-il être un autre que moi ?"

N'hésitant plus, Hussayn sortit alors son document.
"J'en suis l'auteur, Veuillez lire avec indulgence, en passant outre à mes faiblesses et à mes fautes".

Après avoir affablement parcouru certains des passages, l'inconnu en peu de temps, avec vigueur et de son charme spécifique, dévoila les points mystérieux, éclaira les questions obscures, auxquelles il ajouta maintes explications entièrement nouvelles et lumineuses. Puis, il admonesta affectueusement Mulla Hussayn:

"Il n'appartient qu'à Dieu d'éprouver ses serviteurs et non à eux de Le juger selon leurs normes déficientes".

Et, développant sa pensée: "Il incombe en ce Jour aux peuples et nations de l'Est et de l'Ouest de se précipiter vers ce seuil et d'y chercher à obtenir la grâce vivifiante du Miséricordieux (...)". Enfin, revenant à son visiteur dont il devança le souhait: - "A présent, il est temps que je révèle le commentaire sur la sourate de Joseph !".

Prenant la plume, il se mit à écrire en langue arabe et avec une prodigieuse rapidité. Il composa ainsi sans s'arrêter et chantant les versets qui naissaient sous sa plume, l'entier premier chapitre d'une oeuvre dont chacun des cent-onze chapitres successifs allaient débuter par un commentaire des cent-onze versets de la sourate coranique en question.

Cette oeuvre porte le titre de "Qayyumu'ul-Asma" (et pour les occidentaux, celui de "Commentaire sur la sourate de Joseph").

La voix se haussait ou s'abaissait selon le chant. Puissante pour les versets, se repliant en harmonies d'or très subtiles pour les paroles de prières inconnues qui parsemaient le texte. Enfin, la voix se tut, la plume fut posée.

Mulla Hussayn, jusque là éperdu et assis immobile, eut quelque peine à recouvrer le souffle. A contrecoeur, il se leva pensant devoir se retirer. Mais, souriant, son hôte le retint.

"Si vous partiez en cet état, quiconque vous verrait dirait certainement: ce jeune homme a perdu la tête !".

A cet instant, l'horloge sonna les deux heures et onze minutes après le coucher du soleil.

"Cette nuit et cette même heure, déclara l'hôte, sera dans les temps à venir considérée comme la plus grande des fêtes. Rendez grâces à Dieu pour vous avoir, avec bonté, aidé dans vos efforts vers l'atteinte du désir de votre coeur et permis de boire au vin scellé de Sa Parole. Heureux ceux qui y parviennent !"

Puis, à la troisième heure après le coucher du soleil, l'hôte fit apporter le souper. Le serviteur éthiopien, Mobarek, les servit avec l'empressement d'un coeur aimant comblé de grâces.

Dans la septième des Lettres aux sept Eglises de la Révélation de Jean, se trouve l'évocation suivante:

"Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui, lui près de moi".

Et voilà qu'à Mulla Hussayn, l'étrange amphitryon, enfin, se désigna: "Ô toi, qui m'a le premier accepté ! En vérité je te le dis, je suis LE BAB, la PORTE DE DIEU. Et toi, tu es le Babu'l-Bab, la porte de cette porte".

Puis, le Bab ajouta: "Dix-huit âmes doivent d'abord, spontanément et librement m'accepter et reconnaître la vérité de ma révélation.

Sans avoir été ni avertie ni invitée, chacune d'elles, individuellement, aura dû m'avoir cherché pour me trouver. Lorsque ce nombre sera complet, l'une d'elles sera choisie pour m'accompagner dans mon pèlerinage à la Mecque et à Médine. Là, je délivrerai le message de Dieu au shérif de la Mecque. Puis je retournerai en Irak où, dans la mosquée de Kufah, je manifesterai également Sa cause. Il t'incombe de ne point divulguer, ni à tes compagnons ni à quiconque, ce que tu as vu et entendu. Emploie ton temps dans la mosquée d'Ilkhani à prier et à enseigner. Je me joindrai à vous lors des prières en commun. Mais prends garde que ton attitude envers moi ne révèle le secret de ta foi.

Tu devras agir ainsi jusqu'au moment de Notre départ pour l'Arabie. Avant ce départ, Nous assignerons à chacune des dix-huit âmes sa tache spécifique et les enverrons toutes au loin, accomplir leur mission. Nous instruirons chacune d'elles à enseigner la Parole de Dieu et à stimuler les âmes."

Alors que le soleil du 23 Mai allait bientôt paraître, et les vibrants appels des muezzins ayant retenti sur la ville, l'élu fut raccompagné jusqu'au seuil par le Bab et par lui confié à Dieu.

"J'étais - a relaté lui-même Hussayn - j'étais ébloui par la splendeur de la révélation qui venait de m'être faite et assommé par son écrasante puissance. Excitation, joie, crainte, étonnement, agitaient le tréfonds de mon âme. Parmi ces sentiments, prédominait une impression de bonheur et de force qui semblait m'avoir transfiguré. Que j'avais donc été faible et impuissant dans le passé ! A quel point m'étais-je montré abattu et craintif ! (...) Par contre, désormais, la connaissance de Sa révélation galvanisait mon être. Je sentais en moi un courage et une puissance tels, que si le monde avec tous ses peuples et potentats devaient se liguer contre moi, je résisterais tout seul et intrépidement à leurs assauts... Il me semblait être la voix même de Gabriel clamant à l'humanité tout entière: Réveille-toi ! Vois ! (...) La porte de sa grâce est grande ouverte. Franchissez-la ô peuples du monde, car Celui qui est votre Promis est manifesté !"

Lorsque Mulla Hussayn rejoignit enfin son frère et son neveu à la mosquée, il trouva auprès d'eux de nombreux shaykhis shiraziens ayant appris son arrivée et qui, depuis la mort du chef de leur doctrine cherchaient à quel saint se vouer. Les jours suivants, conformément aux instructions du Bab, il organisa des cours et des prières et, peu à peu, vit se grossir son auditoire. Même de dignitaires du clergé et même aussi de fonctionnaires de la ville. C'était un succès.

Qui entre eux eut pensé, en admirant l'esprit vivifiant dont étaient imprégnées ses exégèses coraniques, que leur secrète et proche source était l'homme qui se disait Celui dont - durant mille années à partir du douzième Imam - l'Islam shi'ite avait espéré la venue !

Ce même état de choses se prolongea encore quelque peu. Chez-lui, le Bab complétait son livre. Et certains soirs le serviteur éthiopien allait discrètement porter à Hussayn une invitation de son maître. Mulla Hussayn, le Babu'l-Bab, ce premier et seul croyant du Bab, avait alors le privilège de s'asseoir à ses pieds dans un amour extrême et l'écoutant jusqu'aux aurores.

Cette nuit là, il lui fut annoncé: "Demain, treize de vos compagnons arriveront ici". Puis le Bab lui recommanda de bien veiller sur eux et de prier beaucoup afin que leur recherche aboutisse au succès, mérité par leurs efforts et leur foi.

Bien sûr, ce fut mulla Ali toujours en tète des douze mêmes condisciples de Karbila, qu'au jour venant, Hussayn trouva à la mosquée, frais arrivés. Les nouveaux venus, bien accueillis et vite incorporés aux cours et aux prières, se posèrent bientôt des questions. Comment le plus ardent disciple de Seiyyed Kazim, celui qui le premier s'était jeté dans l'aventure et, partant, leur avait donné l'exemple, comment se pouvait-il qu'ils l'eussent retrouvé ici, livré à des activités pédagogiques et visiblement satisfait ? Et ce fut naturellement mulla Ali qui en leur nom prit la parole, interrogeant l'intéressé.

Mulla Hussayn répondit par allusions, laissant entendre qu'il était parvenu au but mais tenu de garder le silence.

Ali bouleversé informa aussitôt ses compagnons et tous, enthousiasmés par la nouvelle, firent chacun pour soi retraite et jeûne dans leurs chambres pour prier Dieu que lumière leur soit donnée.

Ce fut en la troisième nuit de sa retraite qu'Ali, enfin, eut la vision du Bab et fonça aussitôt dans la chambre d'Hussayn pour lui clamer sa joie. Dès le matin, tous deux allèrent chez le Bab.

Il en fut ainsi pour tous les autres. Le frère et le neveu, comme chacun des douze. Les uns en rêve, d'autres en état de veille, ou en méditation, furent illuminés.

Et tous par Hussayn furent amenés chez le Bab. Et tous étaient émerveillés, comme éperdus de joie d'avoir atteint l'Attendu.

Parmi eux, le beau-frère de la belle Qurrat'u1-Ain, tendit au Bab la missive qu'elle lui avait confiée à son départ de Karbila, en ajoutant: Qurrat'ul-Ain vous dit encore: que la splendeur de votre face rayonne au loin et que l'éclat de votre visage ne cesse de s'intensifier. Elle a souhaité aussi que je cite en son nom la parole suivante: - "Ne suis-je point votre Seigneur ? - Tu l'es, tu l'es ! répondrons-nous tous !"

Bien qu'étant corporellement à Karbila, Qurratu'l-Ain était ainsi comme présente parmi eux, disait pour eux la formule de l'allégeance et celle qui allait devenir l'émancipatrice de la femme, fut parmi eux enrôlée par le Bab.

Ils étaient donc dix-sept déjà sortis du monde, dix-sept ayant franchi la porte.

Puis, l'une des soirées en tête à tête, le Bab informa Hussayn que la dix-huitième des âmes attendues, viendrait le lendemain en parfaire le nombre.

Au soir du jour suivant, dans les rues de Shiraz, le Bab accompagné de son premier disciple, marchait vers sa demeure. Survient alors, couvert de la poussière du voyage, le jeune seiyyed. Muhammad Ali venant de Karbila. Il voit son ami Hussayn, se jette dans ses bras, puis passionnément le questionne: a-t-il trouvé ? Et Hussayn éludant la réponse, l'engage à aller s'installer au madrissih où sont déjà les autres. Mais l'arrivant, apercevant soudain le Bab qui lentement poursuit sa marche, tressaille d'émotion et dit à Hussayn qu'à l'instant même, il vient de reconnaître Celui qui est l'Attendu.

Mulla Hussayn, sans protester mais stupéfait, quitte son ami sans commentaires et se hâte de rejoindre le Bab, pour l'informer.

"Ne soyez point surpris (...) Nous étions en contact avec ce jeune homme, au monde de l'Esprit (...) Nous attendions son arrivée. (...) Vite, conduisez-le ici."

Dès lors, le nombre des élus étant atteint, le Bab déclara formée l'Unité du Vivant, dont il était le Point, entouré de ses Lettres.

L'unité du VIVANT ! Le "Vivant" dont l'immense implication fut évoquée par la vision de Jean (1/17). L'unité du Vivant dont les composants sont dix-neuf - alors qu'au temps de Zoroastre, Dieu agissait par une unité métaphysique, la Heptade-Seigneur-Sagesse, dont les composants n'étaient que sept - et ce nombre dix-neuf va se trouver comme tissé dans la trame même du Babisme !

Or il apparaît nettement que, depuis la nuit du 22 Mai 1844 jusqu'à cette nomination de l'Unité du Vivant, le Bab ne s'était dévoilé à Mulla Hussayn que par paliers progressifs.

- Premièrement, il s'était seulement fait connaître comme ayant les caractéristiques corporelles que devait avoir le Promis. Puis il avait laconiquement déclaré qu'il incombait en ce Jour aux gens de l'Est et de l'Ouest de se précipiter vers son seuil pour mériter la grâce du Miséricordieux.

- Deuxièmement, il avait - spontanément - écrit, en le chantant en même temps, l'entier premier chapitre du "Qayyumu'ul-Asma", qui répondait ainsi au deuxième critère secret d'Hussayn et qui donnait naissance à un livre religieux de cent-onze chapitres. Puis, la plume posée et l'heure ayant sonné, il avait invité son auditeur à remercier Dieu pour la grâce d'avoir entendu s'exprimer la Parole.

- Troisièmement, au cours du souper, l'amphitryon, enfin, précise:

* "Je suis le Bab, la porte de Dieu". Puis il explique qu'avant tout développement, il fallait que dix-huit volontaires fussent venu à lui, l'eussent librement accepté et eussent reconnu la vérité de sa révélation. Après cela, commencerait ce que le Bab indique à Hussayn par un schématique sommaire.
*
- Quatrièmement, ce n'est qu'après un certain temps et après avoir reçu l'allégeance du groupe des dix-huit, que le Bab nomme de groupe: "Unité du Vivant", dévoilant enfin ce qu'ils ne doivent plus ignorer. Même si l'implication en est immense.

Puis, dans une épître collective, dont ci-dessous quelques extraits, il leur enseigne: "Ô mes amis bien-aimés, vous portez en ce Jour le nom du Seigneur ! Vous avez été choisis pour être les dépositaires de son mystère (...) Ô mes Lettres, je vous le dis en vérité, ce Jour dépasse infiniment en grandeur les Jours des apôtres du passé. La différence en est incommensurable. Vous êtes les témoins de l'aurore du Jour Promis (...)

Vous êtes les premières fontaines qui ont jailli de la source de cette révélation (...) Je vous prépare à la venue d'un grand. Jour (...) Nul ne connaît encore le secret du Jour qui doit venir. Il ne peut être divulgué et nul ne peut le concevoir. L'enfant nouveau-né de ce Jour là, sera plus avancé que les hommes les plus sages de notre temps. Le plus humble et le plus ignorant de cette époque là, surpassera en connaissance les théologiens les plus érudits et les plus accomplis de nos jours.

Dispersez-vous à travers ce pays, d'un pied ferme, d'un coeur sanctifié, et préparez la voie pour sa venue (...)"

Après ce condensé, voilà aussi quelques extraits du premier livre du Bab, qui donnent au passage le ton de ce document:

"O assemblée de rois et fils de rois ! Tous et chacun de vous: Renoncez à votre pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu (...) Vaine, en effet, est votre puissance car Dieu a retiré les possessions terrestres à ceux qui l'ont renié. Ô assemblée de rois, hâtez-vous d'un coeur sincère et ardent de transmettre aux peuples de la Turquie et de l'Inde, ainsi qu'à ceux de l'Orient et l'Occident, les versets que Nous vous avons adressés. Par Dieu ! si vous agissez selon le bien, ce sera pour votre propre avantage que vous aurez agi. Mais si vous reniez Dieu et ses signes, on vérité: Nous pouvons quant à Nous, Nous passer de toutes les créatures et de toutes les puissances terrestres.

O Shah ! Je le jure par Dieu, si tu témoignes quelque inimitié à Celui qui est son souvenir, Dieu te condamnera, le jour de la résurrection, au feu de l'enfer, en présence des rois (...)

O Shah ! (...) Dieu, en vérité, t'a prescrit de te soumettre à Celui qui est son souvenir, ainsi qu'à sa Cause (...)

O Sultan de l'Islam ! Après avoir aidé le Livre, apporte ton aide on toute sincérité à Celui qui est Notre plus grand Souvenir de Dieu, car Dieu, en vérité, t'a réservé ainsi qu'à ceux qui gravitent autour de toi, une grande responsabilité sur son sentier, pour le jour du jugement.

O Peuple du Coran ! Vous n'êtes que néant, à moins de vous soumettre au Souvenir de Dieu et à ce Livre! Si vous suivez la cause de Dieu, Nous vous pardonnerons vos péchés, mais si vous vous détournez de Notre commandement, Nous condamnerons - dans Notre Livre - vos âmes au feu majeur. En vérité, Nous n'agissons point envers les hommes avec injustice, fut-ce dans la mesure d'un grain de poussière sur le noyau d'une datte.

O Assemblée de Shi'ites ! Craignez Dieu et Notre cause qui est celle de Celui qui est le plus grand Souvenir de Dieu, car ardent est son feu, ainsi qu'il a été décrété dans le Livre-mère.

O Assemblée de prêtres! Craignez Dieu dorénavant, en ce qui concerne les opinions que vous exprimez, car Celui qui est Notre Souvenir au milieu de vous et qui vient de Nous, est en vérité, le Juge et le Témoin. Détournez-vous donc de tout ce dont vous vous êtes emparés, et de ce que le Livre de Dieu - Celui qui est la vérité - n'a point autorisé.
Car sur le Pont, vous serez tenus pour responsables, en vérité, de la position que vous aurez occupée."

Ce ton! Ces injonctions! Ces affirmations! Aux puissants de ce monde! Etait-ce là cet homme "doux et sans aucune prétention, sorte de Spinoza modeste et pieux" de l'épithète inventée par Ernest Renan ?

Le Bab, par ailleurs, s'est encore exprimé comme suit:

"Je suis le Temple mystique que la main de la Toute-.Puissance a élevé. Je suis la Lampe allumée par le doigt de Dieu et qu'Il fait briller d'une splendeur éternelle. Je suis la Flamme de cette céleste lumière qui, sur le Sinaï, brillait au point bienheureux et qui demeure cachée au centre du buisson ardent."

Et, développant sa pensée:

"Je ne reconnais en Toi - affirma-t-il en s'adressant à lui-même, nul autre que la Grande-Annonciation (...)"

Puis, s'adressant à Celui qu'il devait annoncer:

"Ô Maître grand et omnipotent! Par la puissance céleste de ton pouvoir, tu m'as tiré du néant absolu et tu m'as élevé afin que je proclame cette Révélation. De Toi seul j'ai fait ma foi, je ne me suis attaché à nulle autre volonté que la Tienne."

Poursuivant alors par anticipation:

"Ô Toi! prochaine Manifestation de Dieu, je me suis totalement sacrifié pour Toi. J'ai accepté les calamités par amour pour Toi et n'ai aspiré à rien autre qu'au martyre dans le sentier de ton amour. Il me suffit que Dieu soit mon témoin, Lui, l'Exalté, le Protecteur, l'Ancien des Jours."

Enfin, soulevant un peu le voile du futur, il en donne une faible idée:

"Et quand l'heure aura sonné, veuille, avec la permission de Dieu l'Infiniment Sage, révéler des sommets de la plus haute montagne mystique, un faible, un infinitésimal reflet de ton impénétrable mystère, afin que ceux qui ont reconnu l'éclat radieux de la splendeur sinaïtique puissent défaillir et mourir on entrevoyant une fulgurante lueur de la lumière ardente et purpurine qui enveloppe ta Révélation."

Certes, après la précédente esquisse de Seiyyed Ali-Muhammad, de Shiraz, puis après avoir suivi sa métamorphose par ses propres paroles et écrits, ce qui se dégage est assez déroutant. Et ce ne pouvait pas être ainsi, que ceux de l'attente occidentale au 19ème siècle auraient imaginé ce qu'ils appelaient "Le Retour". Dans ce que fait et dit le Bab, trois notions s'entremêlent: il y a Dieu, il y a le Bab qui se dit le Grand-Annonciateur et l'Oblat du volontaire sacrifice, il y a enfin un Etre, qui doit se manifester après le Bab et dont le mystère et la gloire sont à peine suggérés par l'Annonciateur tant ils sont hors mesure avec les manifestations antérieures.

Et tant, en 1844, ils seraient encore inconcevables sans la lente et progressive initiation que devront dispenser le Bab et le Babisme.

Par le recul rétrospectif, il est visible que le Bab, dès sa déclaration "ouvrante" du 22 Mai 1844, avait conçu un vaste plan approprié aux abruptes conditions d'autoritarisme religieux et civil de l'Iran de son époque.

D'une part, un vaste échiquier de proclamation, formé par les provinces iraniennes, avec deux ailes: l'Inde à l'Est et l'Irak à l'Ouest. D'autre part, la nécessité de ne diffuser que très précautionneusement sa révélation pour en retarder - le plus longtemps possible - l'inévitable répression et lui laisser d'abord le temps de se répandre.

Tant que le Bab en resta libre, il appliqua son plan par ses actes et écrits directionnels. Ensuite et peu à peu, les événements déclanchés ouvrirent libre cours aux initiatives des autres ! les amis et les ennemis.

Ce sera après son exécution, que se dégageront les implications, - historiques pour les uns, spirituelles pour les autres - de la si brève séquence du Babisme.

Peu après le missionnement des "Lettres du Vivant", le programme qu'avait mentionné le Bab à Mulla Hussayn fut appliqué. L'Unité du Vivant était constituée. Ces dix-huit âmes venues d'elles-mêmes s'offrir et s'unir à lui, agissaient dès lors en vertu du pouvoir de cette unité, formaient les rayons d'or diffusant sa lumière.

Le Bab leur avait recommandé de ne point révéler son identité humaine et, dès leur départ de Shiraz en direction des contrées qui leur étaient assignées, d'annoncer seulement: "Que la porte du Promis s'était désormais ouverte, que sa preuve était irréfutable et son témoignage complet." Il leur avait, en outre, expliqué comment enseigner et stimuler les âmes, tout en respectant ces consignes.

Le Bab, ayant l'intention - après avoir proclamé à la Mecque - de se rendre en Irak, ce jardin du Shaykhisme, pour y manifester de là l'Evènement, envoya en éclaireur, Ali, la 4ème Lettre.

L'Irak, historiquement lié à la vie spirituelle de l'Iran, était l'aile gauche du grand échiquier. Mulla Ali, premier partant, fut donc dirigé vers Najaf et Karbila.

A Karbila, il devait se rendre chez Madame Kazim où résidait encore Qurratu'l-Ain, informer celle-ci. de son enrôlement dans l'Unité du Vivant et lui remettre un exemplaire du livre du Bab. Cette partie de sa mission se passa sans difficultés.

Mais à Najaf comme à Karbila, pour avoir rendu public le "Qayyum'ul-Asma", il déclancha un tel tumulte entre sunnites et chi'ites, entre shaykhis-pour et shaykhis-contre, qu'il fut finalement arrêté et amené à Bagdad pour jugement.

En Janvier 1845, il y fut condamné à mort comme hérétique. Trois mois après, il fut dirigé par convoi officiel sur Constantinople et l'histoire ne sait comment il fut exterminé, mais il le fut. Mulla Ali, premier partant, hélas premier tombé!

Seconds partants, les quatorze autres quittèrent à leur tour Shiraz, lancés sur l'échiquier.

L'un d'eux était Saïd, un fils de l'Inde, ce grand pays spirituel dont l'histoire était cousine de celle de l'Iran. L'Inde, aile droite du grand échiquier.

Une jeune doctrine "Brâhmasamâj", réformatrice de l'idolâtrie et des superstitions agglomérées par la sédimentation du passé, en ce pays, préparait l'avenir.

Ce fut donc on Inde que le Bab envoya Saïd, la 9ème Lettre de son Unité du Vivant.

Le dernier arrivé et dix-huitième Lettre, demeura en attente car il devait, en temps voulu, accompagner le Bab en Arabie. L'Islam entier serait informé en la personne de son Grand-Shérif, à la Mecque où le Bab irait on pèlerinage.

Quant au premier de tous, Mulla Hussayn, celui auquel le Bab avait parlé en confidence, une mission mystérieuse lui fut confiée. Il devait aller à Téhéran, où il serait guidé par Dieu pour y découvrir par divination un certain être, auquel il aurait à faire parvenir en mains propres un message émanant du Bab, Après quoi, il devrait poursuivre sa route jusqu'en son pays natal, le Khorassan, à l'Est extrême de l'Iran, pour y agir comme les quatorze autres.

Enfin, il devrait retourner en Irak où le Bab pensait se fixer. Si le Bab en était empêché, c'est à Shiraz qu'ils se retrouveraient.

En 1844, ce fut sous ces mesures de prudence et dans cette situation encore embryonnaire que Mulla Hussayn quitta Shiraz pour sa mission. Dans chaque ville sur sa route, il descendait dans les madrissih - ces homologues religieux d'auberges de jeunesse - et là, rencontrait des shaykhis auxquels il annonçait la Porte ouverte. Mais ceux qui crurent alors, se comptaient sur les doigts de la main.

Ce fut vers la mi-Août qu'il arriva à Téhéran. L'un des madrissih de la capitale l'abrita durant son séjour.

Mais le directeur de cet édifice, chef des shaykhis locaux, l'ayant sévèrement prié de cesser d'annoncer ses divagations, Mulla Hussayn, mal vu de tous, vécut replié en sa chambre et ne put que prier intensément. Il priait Dieu de le guider vers le mystérieux personnage, cet inconnu qu'il devrait découvrir pour accomplir l'objet de sa mission.

En Novembre 1817, Shaykh Ahmad, le sage inspiré qui vivait en Iran pour ranimer l'enseignement théologique, eut soudain l'intuition qu'une certaine naissance venait d'avoir lieu à Téhéran et son coeur en fut exalté par une immense joie.

Effectivement, le 12 Novembre 1817, sous le règne de Fath-Aly, un enfant nommé Hussayn-Ali naquit à Téhéran d'une haute lignée iranienne. Son père, Mirza -Abbas, de Nur, avait en ses veines le sang des Sassanides. Ce seigneur, dont les biens étaient d'une grande richesse, dont la culture, la bonté, la probité, le singularisaient d'entre les dignitaires de cette cour vénale, avait rang et fonction de vizir. Incorruptible, inattaquable, respecté malgré les jalousies, il était le vivant symbole du serviteur héréditaire de l'antique et intemporelle Royauté iranienne.

L'enfant Hussayn-Ali vécut sa jeunesse dans une heureuse ambiance familiale d'honneur, de noblesse et de vertu. Cette famille était apparentée à la haute noblesse traditionnelle du royaume. Cette maison avait porte ouverte à toutes les personnalités dirigeantes. Ce foyer était sauvegardé des moeurs dégradées de l'époque.

Tout jeune, Hussayn-Ali avait déjà une intelligence et une sagesse, un pouvoir attractif et une clarté analytique qui le différenciaient de ceux de son âge.

Adolescent, les hommes mûrs recherchaient sa conversation, ses opinions, ses interprétations.

Son beau visage, son pénétrant regard, son sourire de paix, une sorte de majestueuse autorité qui émanait de sa personne, lui attiraient le respect et les dévouements.

Epris de liberté, de plein air, il préférait les domaines paternels dans le district de Mur, leurs champs et leurs jardins, les cultivateurs et les humbles, à la vie étouffante de la cour de Fath-Aly Shah.

Plus tard, lorsqu'en 1859 mourut son père et qu'Hussayn-Ali, à l'âge de vingt-deux ans fut devenu le chef de cette famille, le gouvernement, selon la coutume, lui offrit de succéder au poste ministériel du défunt vizir, mais l'héritier déclina cet honneur. L'on vit alors le premier ministre Aqasi, pourtant peu porté vers la mansuétude, confesser que cette haute charge semblait indigne d'une telle personnalité, que liberté devait lui être laissée, qu'elle paraissait destinée à une autre mission, et qu'il fallait la laisser libre de son choix.

C'est ainsi que, loin du pouvoir et libre de sa vie, marié en parfaite harmonie à la ravissante Asyeh Khanum fille d'un vizir richissime, jeune père d'un garçon nommé Abbas né dans la nuit même du précédent vingt-deux Mai, Mirza Hussayn-Ali, de Nur, personnalité exceptionnelle, vécut en paix jusqu'au mois d'Août 1844.

Mulla Hussayn, au madrissih de Téhéran, priait toujours aussi intensément, replié en sa chambre. Et voici qu'une nuit l'un des pensionnaires de la maison se sentit motivé à gentiment visiter le reclus. La surprise passée, connaissance fut faite. Cet homme là était natif de Nur, dans le Mazindaran.

Nur ? Le nom de ce district était resté lié à la mémoire de feu le vizir Abbas y possédant de vastes terres. Mirza Abbas, ce ministre incorruptible et généreux, quelqu'un des siens manifestait-il des vertus analogues ?

Certes ! L'un de ses fils,
Que fait-il ?
Il console les malheureux, nourrit les affamés,
Quel est son rang, sa position ?
Il n'est autre que bienfaiteur.
Son nom ?
Hussayn-Ali.
Son âge ?
Vingt-huit ans,
Comment vit-il ?
De préférence en liberté dans les beautés de la nature, loin de la cour et du gouvernement.

Au fur et à mesure du dialogue, le coeur de l'envoyé du Bab chauffait au rouge. Il demanda encore:

Je présume que vous le rencontrez parfois ?
Je me rend fréquemment chez lui. Il est actuellement à Téhéran.
Pourriez-vous lui remettre on personne un dépôt de ma part ?
Sans aucun doute.

Le parchemin du Bab, en un rouleau de toile, fut alors confié au messager pour être transmis dès le matin suivant.

S'il daignait donner une réponse, auriez-vous la bonté de venir me la dire ?
Certainement.

Et l'obligeant Muallim, au jour levé fut introduit auprès de Mirza HUSSAYN-ALI. Le maître de maison, en présence de son frère Musa, fit asseoir son humble visiteur, déplia le rouleau et commença à haute voix d'en parcourir quelques passages. Il s'agissait de quelques pages du Qayyul'ul-Asma. Puis il dit à son frère:

"Musa, qu'en penses-tu ? En vérité, je dis: quiconque croyant au Coran et à sa divine origine et qui, malgré cela, hésiterait - ne fut-ce qu'un instant - à reconnaître que ces paroles-ci ont le même pouvoir régénérateur, S'égarerait loin des sentiers de la justice, ferait erreur de jugement."

Après un grand silence, Muallim prit congé du maître de maison qui lui confia, en cadeau pour Mulla Hussayn, un pain de sucre russe et un paquet de thé, produits rarissimes alors en Perse, et pria que lui fut transmise l'expression de son affection et de son appréciation.

Et lorsque Mulla Hussayn, au retour de son messager, lui témoigna une joie et une gratitude apparemment démesurées, c'est que le bon et simple Muallim - ne pensant qu'un présent offert - était resté très loin du sens des paroles qu'il venait si fidèlement de rapporter.

Après avoir recommandé à Muallim de ne parler à personne de l'entrevue, Mulla Hussayn partit pour Meshed, en Khurassan, d'où il envoya au Bab la relation de sa mission de Téhéran, accompagnée du cadeau reçu. Courrier précieux qui fut confié à l'un des agents commerciaux de l'oncle Ali pour être transporté à Shiraz avec sécurité.

A Téhéran, l'humble shaykhi avait été le seul parmi son docte groupe à accepter de croire au Bab. Le seul du groupe ! et c'eut été bien peu. Mais très au-dessus de lui et pourtant grâce à lui, l'annonce du Bab parvenue à son destinataire allait dès lors être placée sur trajectoire.

Ce fut vers la fin de ce même mois d'Août 1844, que le grand seigneur Hussayn-Ali, ayant adopté les hautes implications du document que lui avait fait remettre le Bab, partit pour la province du Mazindaran où, dans le district de Nur, il se rendit à ses domaines.

Là, en son manoir ancestral de Takur, il fut aussitôt entouré des notables régionaux, laïques comme ecclésiastiques, accourus en visite pour apprendre de lui les nouvelles de la capitale.

En fait de nouvelle, c'en fut une ! Leur noble ami, connu pour sa pondération et sa piété, entreprenait une vigoureuse campagne en faveur d'un nouveau divin message, qu'il déclarait être conforme aux promesses attendues par l'Islam!

L'orthodoxie n'en pouvait croire ses oreilles. Des partisans et des opposants se levèrent. Puis quand tout ce monde eut pris feu, la discussion ainsi lancée alla porter l'évènement aux quatre coins de cette province. Tout le Nazindaran fut informé et nombreux furent ceux qui crurent.

Mirza HUSSAYN-ALI rentra alors à Téhéran où se reproduisit la même expérience.

Et tandis que Nur et le Mazindaran poursuivaient leur percée de lumière (Nur signifie lumière), qu'à Téhéran, déjà certains se sentaient percutés, partout ailleurs dans le vaste pays, hormis quelques poignées, les gens ignoraient la nouvelle.

Ce fut encore vers la fin de ce même mois d'Août 1844, qu'était arrivé à Téhéran le comte de Sartiges, envoyé par F.P.Guizot, le célèbre ministre des Affaires étrangères du roi Louis-Philippe. Sa mission était d'observer la situation de la Perse à l'égard de la France, telle qu'elle s'était développée depuis la visite de l'ambassadeur comte de Sercey en 1840 et d'observer également le jeu des influences rivales de la Russie et l'Angleterre. Enfin, de protéger les missions Lazaristes françaises contre certains mauvais traitements.

Le comte de Sartiges va séjourner on Iran jusqu'en Juin 1849 et, grâce à cela, les archives diplomatiques françaises possèdent une riche mine d'informations sur cette période qui correspond précisément aux cinq premières années du Babisme.

Son rapport n° 2 qu'il adressa le 30 Août 1844 au ministre Guizot, écrit et daté du camp royal de Shimran, est un si vivant reportage qu'en voici de larges extraits:

"J'ai l'honneur de rendre compte à V.E. de mon arrivée à Téhéran et de l'accueil que m'ont fait au campement royal de Shimran S.M. Mohamad Shah, ses Ministres, ainsi que les envoyés de Russie et d'Angleterre. (...)

Mon voyage en Perse, annoncé officiellement dans la réponse de M. le Baron de Bourqueney à la lettre par laquelle Hadji Mirza Aqassi lui apprend l'expulsion de Perse des Lazaristes français, occupait singulièrement la cour de Téhéran et le corps diplomatique accrédité dans cette ville.

Le Roi Mohamed Shah, impatient de la pesante tutelle dans laquelle le tiennent ses voisins du Nord, sans sympathie pour ses voisins des frontières de l'Inde, avait entendu avec joie l'annonce de l'arrivée à Téhéran d'un serviteur de l'Empereur des Français, peut-être porteur de quelques paroles favorables, et qui pourrait, en tous cas, rendre témoignage de la sympathie du Shah et de son gouvernement pour la France, et de leur désir de s'allier plus intimement.

La légation anglaise dont le crédit est grandement dépassé par l'omnipotence de la Mission Russe, me considérait à l'avance bien plus comme un allié naturel que comme un nouveau prétendant à l'influence en Perse et je n'en ai reçu que de bons offices.

La Mission de Russie qui ne pouvait se méprendre sur le sujet de ma venue et qui pensait bien que mes premières réclamations porteraient sur l'expulsion des Lazaristes ouvertement provoquée par elle (...) s'est efforcé, par les moyens les plus extraordinaires, inventions et calomnies dont il serait trop long de rendre un compte détaillé à V.E., d'arrêter ma marche sur Téhéran (...)

Le Shah a positivement refusé d'écouter les communications hostiles que, par l'organe de ses Ministres et de son entourage, l'on a tenté de faire arriver jusqu'à lui; et à mon approche de sa capitale, bien qu'il fut à son campement d'Eté de Shimran, il donna l'ordre de me recevoir comme un envoyé de la France. (...)

La veille de mon arrivée à Téhéran, un colonel vint me complimenter de la part de S.E. Mirza Hadji Aqassi; le lendemain, un secrétaire du Ministre des affaires étrangères vint m'apporter les compliments du Ministre; et à une heure de Téhéran, je rencontrai le gouverneur de la ville à la tête des chefs des quartiers et d'une troupe d'officiers du Roi qui venait me complimenter par ordre de son souverain et me souhaiter la bienvenue dans la capitale. (...) L'on m'annonça également que des tentes pour moi et les personnes qui m'accompagnent étaient préparées à Shimran, au campement du Roi, proche les tentes du Ministre des affaires étrangères. (...)

Le 24 au matin, j'arrivai au campement royal (...) En uniforme de secrétaire d'Ambassade et accompagné de M.Vidal, je me rendis chez Abdul-Kassem Khan à qui je remis la lettre de V.E. accompagnée de sa traduction qu'en avait faite M. Nicolas. (...) Le Ministre, après lecture faite de la traduction que je lui remettais, après la cérémonie obligée du thé à prendre et du kalian à fumer, se leva, me dit de le suivre, et montant ensemble à cheval, nous nous rendîmes chez le Premier ministre.

A mon entrée dans ce petit belvédère élevé, où il reçoit ses visites officielles, Hadji Mirza Aqassi se leva, me souhaita la bienvenue et me fit asseoir en face de lui sur un fauteuil pareil au sien. Le Premier ministre, homme important de la Perse, est un petit vieillard maigre, au dos voûté, mais d'une jolie figure, aux traits fins et animés.

Le Ministre des Affaires Etrangères lui remit la traduction persane de la lettre de V.E. qu'il lut attentivement. La conversation ensuite, roula sur la puissance de la France, sur les grandes qualités du Roi, sur la famille royale dont le Shah conserve le portrait dans un de ses salons, sur Votre Excellence (...) En parlant des consuls dont il se méfie toujours, Hadji Mirza nous conta gaiement la façon d'agir des consuls des grandes puissances:

D'abord vient en notre pays un voyageur qui dit: je suis peintre et dessine les arbres, les maisons et les forteresses. Ce voyageur s'en va. Une année après il revient et dit: je suis médecin, il soigne et guérit les malades gratis. Le médecin s'en va. Un an après il revient et dit: cette fois, je suis consul. Il s'établit dans un port de mer où arrivent bientôt les marchandises de son pays: s'élèvent alors quelques difficultés auprès des douanes, il y fait venir une petite escadre, et puis, le pays est faible, il a des ennemis, il faut le protéger par amitié et, pour l'avantage de ses marchandises, le consul s'empare du port de mer.

Serait-ce la crainte des canons que M. Botta aurait apporté dans ses malles qui vous a engagé à ne pas lui accorder 1'exequatur de consul à Bender-Bushir ?

Hadji Mirza se prit à rire et renouvela ses protestations de confiance envers la France, confessa qu'elle n'avait aucun motif politique pour désirer l'affaiblissement de la Perse, et que son pays serait heureux de resserrer les liens de son alliance avec la France. (...)

Que voulez-vous ? me dit-il avec empressement et douceur, dites le nous et nous le ferons si c'est possible.

Avant tout, que vous teniez vos engagements.

Nous n'y avons jamais manqué, répondit Hadji Mirza.

Vous avez illégalement renvoyé du royaume des sujets français établis en Perse en vertu de nombreux firmans sanctionnés par un dernier firman royal.

Le Ministre des affaires étrangères vous remettra les documents relatifs à cette affaire, mais pourquoi les français, ne m'ont- ils pas apporté leurs passeports ?

Cette défaite était par trop maladroite. Je répondis au premier ministre qui, en témoignage de son expérience avait souvent parlé de sa barbe blanche:

Je crains que ma barbe blonde ne trompe Votre Excellence sur mon âge réel, de pareilles objections ne se font qu'à un enfant.

A Dieu ne plaise! s'écria et répéta dix fois le premier ministre. Je vous estime, etc., et je désire faire ce qui vous plaira. (...)

Deux jours après, j'eus l'honneur d'être reçu par Sa Majesté. Un maître de cérémonie vint nous chercher et nous conduisit au campement royal. A l'entrée de la cour, au milieu de laquelle s'élève le petit pavillon d'Eté où se tient ordinairement le shah, je trouvai le Ministre des affaires étrangères et l'introducteur des Ambassadeurs.

Le seigneur comte de Sartiges, officier de S.M. l'Empereur de France, vient présenter ses hommages au Roi des Rois.

Qu'il prenne la peine d'entrer, répondit le Shah.

Après avoir salué militairement selon l'usage, en portant la main à nos chapeaux, nous montâmes l'escalier et nous fumes introduits dans l'appartement où le Shah se tenait accroupi sur son divan Le Roi a une belle figure brune, ses yeux animés et son teint coloré annoncent la santé.

Soyez le bienvenu, me dit-il avec bonté. Avez-vous fait un heureux voyage, vous a-t-on bien reçu dans mes Etats ?

Beaucoup mieux que je ne le méritais, Sire, et je rapporte cette honorable réception non pas à ma personne mais bien aux sympathies et à l'amitié de Votre Majesté pour S.M, l'Empereur des Français.

Quand on est officier d'un grand empereur comme l'Empereur de France et que l'on en est soi-même digne, il ne peut en être autrement. Comment se porte le Padishah de France, le Ministre des affaires étrangères, l'Ambassadeur de Constantinople ?

J'ai remercié le Shah de son intérêt aux noms du Roi, de votre Excellence et de M. l'Ambassadeur. J'ai rappelé en quelques mots l'antique harmonie et les bons rapports qui avaient toujours régné entre la France et la Perse.

Nous ne ferons rien pour la troubler, a vivement reparti le Shah avec un sourire bienveillant et expressif.

Je me suis incliné et j'ai répondu que j'acceptais avec reconnaissance les paroles de Sa Majesté et que j'en prenais acte. (...) J'ai profité de ses questions nombreuses sur l'Algérie pour lui raconter que nous avions laissé nos sujets à leur culte et leurs mosquées; qu'à côté du clocher qui sonnait la prière chrétienne, s'élevait le minaret d'où le muezzin appelait les musulmans à la prière; que des bateaux à vapeur conduisaient gratis chaque années les pèlerins de la Mecque à Alexandrie etc.

Nous sommes tous fils d'un même Dieu, ai-je ajouté, et nous voulons en France que chacun puisse l'adorer à sa façon.

Cette petite narration a beaucoup plu au Roi qui l'a souvent interrompue par des "très bien! très bien!".

Le Shah a bien voulu dire à M. Vidal, qui portait la parole en turc, qu'il savait qu'à Bagdad il avait rendu des services à plusieurs de ses sujets. J'ai repris que telle était encore aujourd'hui la conduite du consul général de France à Bagdad et que partout où se trouvent des agents du Roi, les sujets de S.M. persane étaient et seraient toujours protégés. (...)

Je prie de nouveau Votre Excellence d'être bien persuadée qu'après avoir fait tout ce qui sera possible de faire honorablement pour que gain de cause nous reste, je n'hésiterai pas un instant au cas ou je trouverais des résistances insurmontables, à quitter la Perse, en annonçant au gouvernement persan que mon rôle de négociateur amical étant terminé, ce sera désormais au gouvernement du Roi à décider dans sa haute sagesse ce qui lui conviendra d'ordonner pour faire respecter dans ce royaume d'Asie le droit des gens violé (...) selon moi à l'égard de sujets français.

(...) Je suis avec respect, Monsieur le Ministre, etc.
Sartiges."

Et tandis qu'à Téhéran, M. de Sartiges s'adaptait peu à peu à sa résidence et à ses travaux selon le rythme spécial de la cour de Perse, tandis qu'au Mazindaran le seigneur Hussayn-Ali avait - avant de revenir à Téhéran - stupéfié ses amis locaux par son adhésion à un nouveau divin message et, de ce fait, porté la controverse aux quatre extrémités de sa province; beaucoup plus loin à l'Est, la province du Khurassan, malgré la peine que prenait Mulla Hussayn pour la convaincre, restait indifférente.

A peine une poignée d'amis avait accepté le message. Toutefois, cette poignée là valait amplement un grand nombre !

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